Blanc comme neige...

21 janvier 2016

Les piliers du bar

Comment je me suis retrouvé dans cette galerie alors que je n'y passe plus depuis des mois, voire des années ? Aucune idée. Peut-être est-ce cela que l'on nomme "instinct", comme lors des grandes migrations, comme pour ces baleines qui reviennent à intervalles réguliers au même endroit. Mes pas m'ont mené là, et basta.

La devanture du Jazz Cat, elle était déjà défraichie du temps où le bar était ouvert tous les soirs. Depuis le temps, tu imagines bien que ça ne s'est pas arrangé : carreaux encrassés quand ils ne sont pas cassés, porte condamnée par de vieilles planches vermoulues fixées par des clous rouillés, peinture du mur écaillée, nom du lieu tagué... même l'enseigne, maculée de poussière, évoque un félin depuis longtemps à la retraite, au pelage poivre et sel. Tu me diras, la nuit, tous les chats sont gris.

Un peu plus tard ce soir-là, je prétendrai n'avoir aperçu la lueur à l'intérieur que par pure chance. La vérité, c'est que je l'espérais, et que par conséquence je la cherchais : malgré la pénombre de la galerie, il m'aurait été bien impossible d'y prêter attention autrement. Néanmoins, lorsqu'à travers la crasse je crus voir trembloter la flamme incertaine d'une bougie, je fus surpris. Je croyais le lieu abandonné de tous depuis belle lurette, persuadé que plus personne n'avait foutu un pied à l'intérieur après la fermeture officielle. Y avait-il encore âme qui vive, ne serait-ce que quelques squatteurs ?

Je tournais au coin de la ruelle, enjambais quelques sacs poubelle éventrés par des chiens, et ralliais l'ancienne porte de derrière, celle par laquelle Lewis me faisait entrer du temps où on devait faire la queue dehors pour avoir une table ; l'époque où les curieux se regroupaient devant la devanture pour écouter les notes évadées du piano sous la danse des doigts du vieux Jay.

Pas de poignée : le battant d'acier ne s'était toujours ouvert que de l'intérieur. Je n'hésitais qu'un instant et cognais un petit rythme tiré de mes souvenirs, qui me fit sourire. Le silence hésita lui aussi, puis je perçus quelques murmures, un raclement de chaise, quelques pas, et le cliquetis d'acier de la serrure.

- Wow, Ve'gson. T'as mis l'temps...

Malgré ses mots désinvoltes, je vis bien qu'il était aussi surpris que moi. Il me laissa entrer, comme au bon vieux temps, comme si j’étais celui qu’on attendait. L'entrée des artistes, en quelque sorte.

C'était étrange de voir le Jazz Cat intégralement vide. Il semblait immense, plus grand que dans mon souvenir. Sans les tables, les chaises et le piano, j'avais du mal à retrouver mes repères, et mes yeux se raccrochèrent au long comptoir, dernier rempart contre l'oubli. Au milieu de la petite scène, qui n'a plus connu de concert live depuis des lustres, trônait une caisse en bois et trois chaises branlantes. J'interrompais une partie de cartes jouée à la chandelle. Les derniers récalcitrants tuaient le temps, refusant de vider définitivement les lieux.

- Ah, tu as fini par revenir, finalement ?

J'ai haussé les épaules.

- Je passais par là par hasard. J'ai vu de la lumière. Simple coup de bol.

Lewis dépoussiéra la première chaise d'une pile de mobilier entassée dans l'ombre, et vint la placer sur la scène avec les autres, près de la table de jeu improvisée.

- Bah tant que t'es là, pose ton cul cinq minutes !

- Bon, juste cinq minutes alors...

 

 

Sven Thomasson Vërgson

21ème jour de Janvier 2076

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03 septembre 2015

Douleur amicale

"Rah, punaise, ça fait plaisir que tu sois venu, ça faisait trop longtemps !"

Hurley me fila une énorme claque sur l'épaule, façon grizzly pêchant un saumon de plusieurs kilos. Malgré le séisme qui se propageait à l'ensemble de mes os, je m'esclaffais. Sa mère nous regardait avec des yeux ronds.

"Non mais Hurley, ça ne va pas de le frapper comme ça ? Tu va lui faire mal !"

Nous échangeâmes un regard en gloussant.

"T'inquiètes, m'man. Il est solide, le Sven.
- Je vous assure, madame. Ce n'est rien.
- Non, ce n'est pas rien ! Il aurait pu te démettre l'épaule avec un coup pareil... Vous êtes pas bien, tous les deux ! Tu ne vas quand même pas prétendre que tu n'as pas eu mal, Sven ?"

Je haussais les épaules. Je n'étais pas passé par ici depuis des mois, et Hurley était content de me voir. Moi aussi, j'éprouvais un petit quelque chose, sans même vraiment comprendre ce qui avait mené mes pas jusque dans sa galerie. Alors la claque bourrue et amicale, elle renforçait un peu le réel, nous prouvait que l'instant n'était pas le fruit de notre imagination.

"Vous savez madame, la douleur, elle est subjective. Le même coup, donné de la même façon avec la même puissance, ne va pas être ressenti pareil selon qui me frappe. Si ça avait été un scientifique pour une expérience, j'aurais surement grimacé ; si ça avait été un gars que j'aime pas, la douleur aurait surement été plus intense. Mais là, c'est Hurley, quoi !
- Peut-être, mais ce n'est pas ta subjectivité qui va t'empêcher d'avoir un bleu, à mon avis...
- Même pas mal, je vous dis."

Nous terminâmes les embrassades et les au-revoirs dans l'entrée. Je renfilais mon gros manteau, et promis de ne pas attendre noël pour repasser dire bonjour. Ils savaient que j'étais sincère, mais n'avaient pas oublié ma grande gueule.

Finalement, je sortis dans la galerie glacée du district, et la porte se referma derrière moi. Je contemplais les reverbères, les papillons de nuit qui s'y cognaient perpétuellement, et je me sentis un peu con d'avoir délaissé l'endroit.

Ma main se porta machinalement à mon épaule, et je la massais en grimaçant.

" 'culé !"

 

Sven Thomasson Vërgson
Troisième jour de septembre 2075

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17 décembre 2014

Presque

"Tu lis le journal toi maintenant ?"

Ou comment se faire traiter d'inculte. Merci Hurley.

"Presque. Je regarde les images, tu sais bien que je ne sais pas lire."

Il ne releva pas l'ironie et s'approcha de la feuille de choux posée sur la table, repoussant la paire de ciseaux pour mieux voir l'article que je m'apprêtais à découper. Alors que je remplissais un petit bol de cacahuètes grillées à sec, il émit un petit sifflement en contemplant la photo.

"Ouh. Elle est bonne, la demoiselle. Tu la connais ?"

Je secouais la tête en décapsulant les bières, mais ce n'était pas pour nier.

"Ouais. Enfin, presque.
- Presque ? Comment ça, presque ?
- Pas vraiment. Presque."

Je souris. C'était con : Estelle et moi, nous nous étions souvent écris, à une époque. Je l'avais eu au téléphone, une fois. On ne s'était jamais vus. La magie d'internet, comme on dit. La magie des mots. La magie de ses mots. Stupéfix.

"Elle est connue ?
- Presque !"

Il renonça à obtenir de moi une réponse constructive, et entreprit de lire l'article.

"Ah ouais. Des prix pour son premier roman, son troisième qui sort... c'est le début de la gloire, quand même.
- Ouais. Presque."

Bon, j'avoue, là, je commençais à le faire exprès. Histoire de ne pas m'accorder ce plaisir, il fit comme si de rien n'était. Pourtant il releva la tête du journal, intrigué.

"Mais pourquoi tu gardes cet article si tu ne la connais pas vraiment ?"

Là, il m'avait eu : j'étais obligé de répondre.

"Ah... tu ne peux pas comprendre. Estelle, c'est spécial.
- Elle est quoi ? Une muse ? Un symbole ?"

Je réfléchis une seconde. Ce n'était pas loin du symbole, en effet.

"Un symbole, ouais. Presque."

 

Sven Thomasson Vërgson

17ème jour de Décembre 2074

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04 décembre 2014

Sosie vocal

"Hotline internet bonjour, Aurore à votre service, que puis-je pour vous ?"

J'ai failli en lâcher le téléphone (je ne t'ai pas encore raconté, mais j'ai un nouveau téléphone tout neuf, autant te dire que je suis passé très près d'un formidable gâchis).

J'ai failli, donc, et presque défailli : je n'avais plus entendu la voix de Svetlana depuis bien trop longtemps, et je n'étais pas du tout préparé à ce qu'elle m'envahisse délicieusement le tympan. En lecteur attentif que tu es, tu as bien sûr remarqué que la voix prétendait appartenir à une certaine Aurore : mon cerveau, lui, même s'il tentait bien de traiter l'information, se heurtait à une fin de non-recevoir de la part des centres cognitifs liés à la mémoire auditive.

"Allo ? Monsieur ?
- Euh... oui, pardon, je suis là..."

Je savais que je devais enchainer : c'était à moi de parler, d'exposer mon problème de connexion, de râler comme il se devait. Pourtant, en lieu et place du petit exposé que j'avais préparé, je bafouillais, complètement décontenancé par ce sosie vocal auquel j'étais confronté. Où s'était donc enfuie ma colère de client insatisfait ?

Je repris la main quelques secondes, et l'étrange sensation sembla s'évanouir le temps que j'explique mon cas... puis elle me répondit, et mon esprit ne put faire autrement que d'y associer l'image mentale de Svetlana. De questions en réponses, je plongeais dans le dialogue, suffocant. Qu'elle me vouvoie me paraissait déplacé. Son formalisme me faisait l'effet d'une blague. A chaque réplique j'avais envie d'éclater de rire et de lâcher "allez Lana, c'est bon, tu crois que je ne t'ai pas reconnue ? Depuis quand tu bosses comme téléopératrice ?". Me retenir de la tutoyer fut un combat de chaque seconde, et je vis dans les yeux d'Hurley que mon attitude était clairement suspecte. Plus doux et mielleux qu'un agneau, le Sven.

"Oui. Oui, merci de votre aide. Bonne journée. Bisou."

Je raccrochais, le rouge de la honte me chauffant soudainement les joues. Sérieusement, venais-je donc véritablement de conclure l'entretien téléphonique en murmurant "bisou" ? Hurley me dévisageait avec des yeux en soucoupes volantes.

"Tu as dit, je cite : "je vais les défoncer les gens de la hotline". C'était il y a moins de dix minutes, Sven. Les défoncer ! Tu étais censé les défoncer !"

Je ne pouvais décemment pas lui expliquer en quoi je le trouvais soudain obscène.

Je me gratouillais l'intérieur de l'oreille du bout de l'auriculaire comme pour mettre mon ouïe en cause. Je me sentais gêné, honteux comme quand on se rend compte qu'on a été victime d'une grosse blague potache ou d'une caméra cachée. J'étais le dindon d'une farce. Obligé. HD et Svetlana allaient sortir de la pièce du fond, tout sourire, lui avec une caméra au poing et elle avec un téléphone, et Hurley allait exploser de rire en me pointant du doigt. "Ah, tu aurais dû voir ta tête !".

Mais non : il fronçait les sourcils en m'observant en biais.

"C'était une nana, c'est ça ? Elle t'a susurré deux trois trucs dans l'oreille, et toi t'as couru comme un blaireau ?
- Hurley...
- Oui ?
- Ta gueule."

 

Sven Thomasson Vërgson
4ème jour de Décembre 2074

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19 novembre 2014

Save a penny for the ferryman

"... cinq, six. Et là j'ai vingt... plus dix... ça fait trente-six.
- Trente-six quoi ?
- Pennies.
- Des quoi ?
- Des centimes d'une ancienne monnaie."

Hurley prit l'une des pièces dans ma paume. Comme par hasard, il choisit la plus grosse, et sembla surpris que ça ne soit pas celle de vingt. Tu vas me dire, il y a de quoi. Il l'amena plus près de la lumière, l'observant entre son pouce et son index, fronçant les sourcils devant le profil d'une reine qu'il ne reconnut pas.

"Et... ça fait beaucoup, trente-six centimes de machin ?
- Pas des masses, non.
- Qu'est-ce que tu vas en faire ?"

Je gonflais mes joues pour signifier que j'en savais fichtrement rien. J'avais retrouvé ça dans un petit sachet plastique, au fond d'un carton identifié "en vrac" au marqueur noir. Qui a dit que j'étais pas organisé ?

"Tu peux rien acheter avec ?
- Nan m'sieur. Cette monnaie n'a plus cours, et de toute façon ce n'étaient que des centimes : même pas de quoi m'acheter un bout de pain.
- Tu peux pas revendre ça à un collectionneur ?
- Je ne pense pas. Ou pour presque rien. Pas sûr que l'effort vale ce que je vais en retirer.
- Bah alors quoi ? Tu vas les jeter ?"

C'est con hein. Irrationnel. Pourtant, je m'imaginais pas un seul instant balancer du fric à la poubelle, serait-ce sous cette forme de bouts de ferraille d'un autre âge, inutiles et sans valeur. Je remis les pièces de monnaie dans leur sachet, le tendant à Hurley pour qu'il y dépose celle qu'il tenait encore. Je refermais le sachet avec minutie, puis le balançais au fond du carton.

"Nan."

 

Sven Vërgson

19ème jour de Novembre 2074

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