Tribute to a forest
Je m'approche lentement et je regarde.
Je regarde entre les arbres, dont les racines autant que les branches mortes sont recouvertes d'une neige compacte. Seuls les troncs, couleur écorce mouillée, zébrent ce décors forestier, barreaux noirs d'une prison blanche. Blanche comme neige. Je cherche la fille, pendant que je le peux. Je m'approche encore, m'enfonçant toujours plus entre les ombres. Je laisse mes yeux creuser, fouiller l'obscurité. Je laisse mes yeux chercher.
J'entends sa voix appeler mon nom, un son sourd comme un flocon, aveugle comme un tronc, diffus comme si tous les arbres relayaient le message à la fois. Comme si elle était enfouie sous une avalanche au plus profond de la forêt, j'entends sa voix, et me mets à courir entre les arbres. Entre les ombres.
Entre les arbres.
Soudain je m'arrête, pris d'une certitude. J'écoute, n'entends plus un son, et comprends. J'ai cessé de courir, mais je sais qu'il est déjà trop tard : je suis perdu dans la forêt, seul. Une brise balaie les flocons par-dessus mes traces et je tourne sur moi-même, rageur : il n'y a jamais eu de fille. C'est toujours la même chose : je cours après le vent, encore et encore et encore.
Et encore et encore et encore.
Et encore.
Sven Thomasson Vërgson
6ème jour de Mars 2072
Sérénité
"Ah bah ça alors..." ai-je murmuré, les yeux ronds.
Hurley m'avait prêté un vieil ordinateur portable moisi, qui avait néanmoins le mérite de fonctionner encore. Ma propre machine étant en maintenance forcée (ouais, elle m'a lâché ouais) ça me rendait service, et Hurley m'avait dit de faire le ménage dessus. "Si on pouvait numériser des araignées, les icônes du bureau seraient pleines de toiles", avait-il conlu.
Et là, alors que je supprimais les répertoires et les vieux fichiers à grands coups de Maj+Suppr, je suis tombé sur une poignée de DivX. Une vieille série dont j'avais beaucoup entendu parler à une époque, mais que je n'avais jamais vu.
"Ah bah ça alors..." ai-je murmuré, renvoyé dans le passé par la drôle de magie qu'est la mémoire.
Flash-back.
Des années en arrière.
Elle me sourit, pleine d'un enthousiasme que j'adore chez elle. Elle me parle de cette série en la qualifiant de "meilleure série du monde et de l'univers tout entier", des étoiles plein les yeux. Elle bat des mains comme une petite fille en clamant haut et fort qu'elle doit absolument me montrer "ça" un jour. Et elle en rajoute, inventant des qualificatifs - créer des mots, c'est son truc. Sauf que pour elle ce n'est pas de l'exagération : elle en pense chaque mot - les vrais comme ceux qu'elle a imaginé.
Flash-forward.
Retour au présent.
J'ai lancé la série. Dès la première scène, j'ai été scotché. J'ai regardé tous les épisodes. J'ai adoré. J'ai prononcé de nombreux qualificatifs ; des éloges réels ; des mots inventés - moins drôles que les siens, j'en ai peur.
Marrant de voir comment les gens, même perdus de vue depuis des années, peuvent encore avoir une influence positive sur nos vies.
Où que tu sois aujourd'hui, merci.
Sven Thomasson Vërgson
17ème jour de Décembre 2071
Sonnez trompettes !
"Mais si Sven ! Je suis sûr que ça va te plaire. Et puis, tu as un tel talent de conteur !"
Mouais.
Alors je dis pas que je suis pas content qu'on me complimente, hein. Mais je suis comme tout le monde : je préfère les compliments que je pense justifiés.
Soyons clair : inventer des histoires, je fais ça depuis un paquet d'années. Mais il y a une différence significative entre créer une histoire et la raconter, et je suis bien plus à mon aise dans le premier cas que dans le second. D'ailleurs, le meilleur scénariste que je connaisse est aussi l'un des pires conteurs que j'ai jamais rencontré. J'estime donc être particulièrement bien placé pour avoir la frousse.
"Grumph", que j'ai fait.
Mais Talia est embêtée, sa soirée 'contes de fin d'année' menacée par la désertion de l'un de ses narrateurs pour enfants. Tu connais mon âme chevaleresque : qu'on me donne une épée et un cheval, même métaphoriques, et me voilà en lice pour le sourire de la princesse. Mais bordel je me demande bien quel mécanisme intempestif de sa pensée profonde lui a sussuré mon nom en guise de remplaçant potentiel.
Et en attendant, la main qui tient l'épée est moite.
Mais je ne peux reculer, et il ne me reste plus qu'à abaisser la visière du heaume - histoire de cacher ma nervosité - et à éperonner mon cheval pour me lancer en avant.
Pour l'honneur.
Sven Thomasson Vërgson
12ème jour de Décembre 2071
Je ne serai jamais riche
Ni guitariste de rock, mais cela est une autre histoire.
...
"Vous vous foutez de ma gueule ?" a crié Monsieur Batier.
Monsieur Batier, je sais pas si tu te souviens, il est mielleux, il est sournois, il est faux-cul, il est con, il est tout ce que tu veux, mais il crie pas. Il faut dire que question demi-mesures, je suis pas très doué, et qu'il avait bien le droit de critiquer ma stratégie d'obtention d'avantages.
"Vous voulez à la fois gagner plus et travailler moins, vous avez pas l'impression qu'il y a un problème quelque part dans votre requête ?"
Si, il y a un problème : c'est en effet un problème que c'en soit un. D'un côté je fais un job technique, pointu, pour lequel je suis bon ; Je mérite bien plus que ce que je gagne. D'un autre côté, je fais des horaires bien supérieurs au cadre légal, j'en fais trop, mon esprit fatigue et mon corps aussi ; Je travaille plus ce que je devrais. Oui, je suis bien conscient qu'il est inconcevable de nos jours de demander la régularisation.
"Vous voulez que je vous dise môsieur Vergson ? Dans la vie on ne peut pas avoir le beurre, l'argent du beurre et le cul de la crémière. Faut vous faire une raison."
C'est pour ça que j'vous dis : je ne serai jamais riche.
Mais j'ai fait un choix.
Et entre le beurre, l'argent du beurre et le cul de la crémière, l'argent du beurre arrive loin, très loin en dernier sur la liste de mes priorités.
Sven Vërgson
15ème jour de Novembre 2071
Choix
"Non mais Sven, quoi, arrête ! C'est une super bonne nouvelle !
- Mouais. Mais j'aime pas ça. J'le sens pas.
- Mais tu es con ou quoi ? Si tu avais eu le choix, tu aurais dit 'oui' sans hésiter !
- Il est là le 'hic' : j'ai pas eu le choix.
- Hé mec, sérieux, faut que tu consultes, ça devient pathologique là."
Grumph. Le pire, c'est qu'Hurley a raison.
Mr Batier - tu te souviens de mon patron ? - m'a imposé une promotion. Oui, je sais, la formulation peut prêter à sourire. Et pourtant, ça s'est exactement passé comme cela.
Je ne sais pas trop ce que j'ai, d'où vient ce sentiment en moi. Je ne crois pas qu'il ait toujours été là. Il est apparu quelque part dans mon coeur il y a quelques années, et depuis il n'a eu de cesse de se développer, comme un petit alien qui m'a servi d'allié bien des fois. Il est cette petite voix qui crie dès que je suis forcé à quelque chose, dès que l'on tente de m'imposer une décision, dès que je n'ai pas le choix. Que ce soit négatif ou pas.
Je suis tout sauf un déterministe convaincu : il est hors de question que j'accorde de l'importance au destin ou à un futur potentiellement déjà écrit. Je vis ma vie. Mes choix. Mes décisions. Mes envies. Et donc mon système d'alarme se déclenche dès que l'étendue de mes choix est limité, dès que mon horizon se raccourcit. Si ne s'offre à moi qu'une seule route, même si elle est dallée d'or, parsemée de pétales de roses, encadrée d'un arc en ciel et sentant bon l'herbe fraîche, j'ai le souffle court et des nausées. Je panique.
Je crois que je deviens un claustrophobe de la vie.
Sven Thomasson Vërgson
24ème jour de Mars 2071
Courant d'air
"Sans déconner..."
Mon doigt est sur le bouton de la télécommande, et je veux VRAIMENT éteindre cette putain de télévision, mais je suis comme étourdi par tant de bêtise. Subjugué, figé dans le halo du petit écran comme un lapin ébloui par les phares d'une voiture. Le présentateur, lui, n'a pas l'air du tout choqué ni par ce qu'il annonce, ni par les chiffres qui s'affichent à l'écran.
"Etonnant revirement de situation ce matin à la parution d'un nouveau sondage WorkPress : alors qu'il y a dix jours plus de quatre-vingt pourcents des habitants de la citée estimaient que François Krast ne ferait pas un bon maire, il est aujourd'hui en tête des sondages pour l'élection qui aura lieu dans quatorze mois avec plus de quarante pourcents des intentions de vote."
Les sondages, c'est vraiment fantastique : tout le monde dit haut et fort que ce sont des conneries, personne ne dit les croire ou s'en préoccuper, même les journalistes rappelent sans cesse que ce ne sont "que des sondages", et pourtant on continue d'en publier tous les jours et de les commenter en boucle, même quand ils se contredisent à quelques jours seulement d'intervalle.
"Mr Krast n'a pas désiré faire de commentaire, rappelant qu'il n'annoncerait son éventuelle candidature - et je cite - 'qu'en temps voulu'. Mais déjà les spécialistes considèrent que..."
Les spécialistes ? Ah oui, c'est vrai, ces experts ayant une expérience incommensurable de leur domaine et qui sont maîtres dans un art tout à fait particulier : celui de ne jamais être d'accord entre eux. Et les spécialistes débattent donc sur les résultats d'un sondage sur l'élection potentielle d'un homme qui n'est pas officiellement candidat.
Je reste là, hagard, à écouter le présentateur débiter son monologue. J'ai les yeux fixes et je suis aussi passif que si je regardais le vent dans les arbres.
"N'hésitez pas à réagir sur notre site internet. A la question que nous vous posions hier 'Pensez-vous que Mme Salia, maire sortante, a des chances d'être réélue ?', vous avez répondu 'oui' à 44%, 'non' à 37%. 19% sont sans opinion."
Il n'y a que moi que ça choque de voir qu'il a 19% qui se sont connectés à internet, sont allés sur le forum de la chaîne, le tout pour répondre à une question 'je suis sans opinion' ? Un peu comme si je prenais mon téléphone, que j'appelais Hurley, pour lui dire "je t'appelle parce que je n'ai rien à te dire".
Les médias sont devenus une gigantesque tempête, un ouragan géant, le plus grand brassage d'air que ce monde connaisse. Et pourtant, je t'assure que question vent, dehors, ça souffle.
"Sans déconner..."
Sven Thomasson Vërgson
10ème jour de Mars 2071
Faire-part
"Et si on se mariait, en septembre ? qu'elle m'a demandé.
- Ben... ouais, ça marche." que j'ai répondu.
Ouais, je sais, c'est tôt. Surtout qu'on sort même pas encore ensemble. Mais tout le monde sait bien qu'organiser un mariage, ça demande du temps, et qu'il vaut mieux s'y prendre à l'avance.
"Faut p't'être que je demande ta main à ton père, non ?
- Il va te faire les gros yeux, mais ça devrait passer. Mais il te faut aussi l'autorisation de mes deux meilleurs potes, et ça par contre ça va être plus compliqué.
- Boarf, tout le monde m'adore non ?"
Elle a sourit en plissant les yeux, une mimique difficilement descriptible qui lui est propre et qui me fait craquer.
"C'est vrai."
Le café a coulé lentement dans les tasses. Très lentement, vu que j'avais un peu trop tassé le café moulu dans le percolateur. C'en était presque du goutte à goutte. Je me suis inquiété brièvement du bruit que faisait ma machine expresso, mais elle me fit revenir à notre sujet.
"Bon, organisons-nous. Le passage à l'église..."
J'ai reporté mon attention sur elle en haussant un sourcil.
"Non négociable." ajouta-t-elle promptement.
Je lui apportais son café, qu'elle boit sans sucre - quand je vous dis qu'on est fait l'un pour l'autre. S'ensuivit un long débat sur l'aspect religieux du mariage, sur le respect des croyances de chacun, sur l'amour et Jésus, et sur le fait que je m'en bats joyeusement les couilles sur l'air de la traviata.
"Bon, ok, c'est négociable, concéda-t-elle finalement. Par contre je veux des enfants, et ça c'est non négociable.
- oh, ça, j'espère bien... répondis-je en souriant, jouant avec ma tasse à café vide.
Pris d'un doute, je fronçais cependant le front.
"Mais... pas tout de suite, hein ?"
Elle prit un air horrifié un peu comique.
"Ah bah non ! Faut s'entrainer avant."
Elle est géniale je vous dis.
Je me marie en septembre.
Sven Thomasson Vërgson
24ème jour de Février 2071
Batterie faible
"Hé, sans déconner Sven, ce serait pas pratique ?"
Hurley a toujours des idées à la con, tu le sais bien, mais j'avoue que parfois certaines d'entre elles me font marrer ou réfléchir. Parfois même les deux. Quant à la dernière en date, j'avoue y avoir déjà pensé, puisque j'ai souvent tendance à me considérer moi-même comme un bête et stupide robot. Et lorsque j'ai la sensation d'être fatigué, j'avoue que je suis souvent tenté de chercher, quelque part au niveau de mon poignet, une jauge d'énergie m'indiquant l'état de mes batteries internes. Un peu comme on consulte l'heure qu'il est.
Ce qui est certain, en ce qui me concerne, c'est qu'une nuit de huit heures ne permet pas de remplir complètement les petites barres. Si je fais des excès de vie active et que ma jauge descend dans la zone critique, il devient de plus en plus difficile de faire remonter les batteries à leur maximum : je me lève le matin avec une jauge aux trois-quarts, ressent déjà la fatigue dans l'après-midi, et me couche avec les yeux qui clignotent en rouge. Je crois que mes accumulateurs sont d'aussi mauvaise qualité que ceux de mon ordinateur portable : avec l'âge, ils tiennent de moins en moins bien la charge. Mais merde : malgré la tentation, je ne peux pas rester connecté en permanence à mon pieu.
Si on pousse l'analogie un peu plus loin, je me sens étrangement toujours plus en forme quand je sais que dehors il fait beau. Serai-je un modèle écolo fonctionnant en partie à l'énergie solaire ? La réflexion est intéressante, et j'ai parfois tendance à me demander si...
"Sven ? SVEN ? Hé ho ? Eh ben alors, tu m'écoutes quand je te parle ?"
Hurley me regarde comme s'il s'adressait à un poisson rouge, et instinctivement mon premier geste après redressement est de me frotter les yeux.
Merde. Déjà.
Low Battery.
Sven Thomasson Vërgson
18ème jour de Février 2071
Fenêtre sur l'espace
"Amiral, nous avons un contact sur le scanscope ! Pas de code d'authentification !"
L'Amiral resta silencieux quelques secondes, perdu dans la contemplation des symboles qui s'affichaient sur l'écran de contrôle de la passerelle de commandement. Autours de lui, les indicateurs éclaboussaient les parois de leurs lumières, les sous-officiers tourbillonnaient, les vagues d'ordres fusaient. Au milieu de la tourmente, lui restait calme et solide, comme un phare ancré sur un roc en pleine tempête.
"Lancez les chasseurs d'interception" ordonna-t-il d'une voix calme et basse.
Malgré le tumulte, il fut entendu et le second répéta l'ordre en beuglant.
Un groupe de chasseurs s'éjecta dans l'espace, la caméra fit un gros plan sur les yeux de l'Amiral dans lesquels se reflétaient les indicateurs de contrôle, l'intensité de la musique monta d'un cran puis coupa net.
"To be continued..." s'afficha alors sur un fond noir.
***
Hurley vient de s'offrir un tout nouveau téléviseur, d'une taille d'écran qui ferait pâlir le petit cinéma de mon district. Je ne sais pas quelle relation entretien Hurley avec son banquier - qui est une femme, en passant, mais je n'insinue rien. En revanche, je commence à comprendre pourquoi Hurley a des difficultés en fin de mois. Surtout les trente derniers jours du mois.
Bon, en même temps, tu me connais non ? Je suis comme tous ces gens qui critiquent : je commente cet achat d'un air blasé et désintéressé, jugeant d'un "ouais pas mal" les performances de l'engin, mais personne n'est dupe. Tu aurais pu venir sonner chez moi ces trois derniers soirs, personne ne t'aurait ouvert.
J'étais chez Hurley.
Sven Thomasson Vërgson
16ème jour de Février 2071
Le travail c'est la santé
"Houlà ! Toi, ça va pas fort : t'as la tête d'un marathon qu'on abandonne à cinq cent mètres de l'arrivée..."
V'là que j'ai une tête de marathon maintenant. Un marathon qu'aurait une sale gueule, en plus. Bon, faut avouer qu'avec mes cheveux hirsutes, mes cernes de panda et ma barbe de quelques jours, Hurley n'est pas loin de ne pas avoir tort. "Mesdames messieurs les jurés, concernant le délit de sale gueule, mon client plaide coupable". Aucun avocat de la défense au monde ne trouverait à formuler la moindre objection.
Hurley ouvre un peu plus grand la porte et m'invite du menton à entrer. Je traine ma carcasse jusqu'au fauteuil miteux qui m'est réservé - y'a mon prénom écrit au feutre, sur l'accoudoir - et m'y laisse choir. J'entends la porte du frigo s'ouvrir, un tintement. Hurley revient vers moi, attrape ma main, et y fourre une bière. Il s'assure deux fois que mes doigts tiennent bien la bouteille.
"Faut que t'arrêtes de prendre des vacances, tu le sais ça ?"
J'ai la flemme de répondre, et me contente de grogner. J'ai pas d'argument contre, il a raison : à chaque fois que je me tire, je reviens épuisé d'avoir profité jusqu'à la dernière heure, malade du contre-coup physique, déprimé d'avoir goûté à nouveau à la saveur de la liberté. Mal.
"A ta santé !" qu'il me dit.
Le travail c'est la santé, qu'on dit.
J'vais p't'être bien finir par le croire.
Sven Thomasson Vërgson
9ème jour de Février 2071
