Je devrais dormir.

Plus exactement : « je voudrais dormir », mais je n’arrive pas à trouver le sommeil. Mauvais rythme de vie, fatigue héritée du week-end, habitude trop bien ancrée du coucher tardif, sans doute. Ou pas. Parce qu’il est déjà une heure du matin, et qu’à cette heure, je devrais dormir.

Non, je n’essaie même plus de me mentir : je suis bien trop perspicace. Je sais que c’est elle. Sa faute, à elle. Je la vois dans le noir, elle est dans mes paupières quand je ferme les yeux, je la reconnais dans l’ombre du canapé, je contemple son absence, savourant l’image imprimée sur ma rétine, patiemment gravée tout au long de la soirée. Et je sais que quand le sommeil aura raison de sa persistance, elle se glissera dans mes rêves et ne me laissera au matin que l’impression fugitive d’une nuit courte et agitée. Pas de répit, pour moi, ce soir.

Elle est rentrée de Budapest, et le hasard nous a réuni hier soir. Un face à face souriant. Peut-être un peu gêné, peut-être pas : je ne crois plus en mes sens. On a discuté, échangé des nouvelles, dit des bêtises, rit. Et en rentrant à ma piaule, à cette heure tardive, marchant seul dans les galeries du cinquième district, je me repassais la bande de cet échange, le film de ses sourires, les arrêts sur image de ses yeux bleus. Retour rapide. Play. Film. Retour rapide. Play.

Je devrais dormir.


Sven Thomasson Vërgson
5ème jour de Septembre 2066