Blanc comme neige...

Le blog d'un terrien dans les années 2060, rédigé depuis une cité enterrée sous la glace et la neige, à une époque bouleversée par les changements climatiques.

31 octobre 2007

Haleine

« Alors, c’est bon ?
- Ah ouais, super… mais… »

C’est chouette de pas avoir boss sur le dos – sans faire de jeu de mots bancal par rapport à hier. C’est un peu comme si j’étais mon propre patron. Du coup ce midi j’ai pris ma pause un peu plus tôt, et je suis allé déjeuner avec Hurley. Il voulait me faire essayer un nouvel endroit sympa et pas cher, où toute la bouffe est préparée maison. Le plat du jour, c’était un « kebab à la Grecque », et je l’ai entamé avec une vigueur qui démontrait mon appétit.

« Alors, c’est bon ?
- Ah ouais, super… mais…
- Mais ?
- Mais j’ai rendez-vous avec un client cet aprem… »

Entrouvrant le sandwich, nous y découvrîmes un peu de salade, une sauce à la Grecque, quelques rondelles de concombres, la viande marinée puis grillée… et de bonnes grosses lamelles d’oignon frais. J’adore l’oignon, c’est pas le problème. Le problème c’est que…

« Bordel, j’y pensais plus. Fais chier boss à être en arrêt.
- Tu veux commander autre chose ?
- Trop tard, ça y est : j’ai le goût dans la bouche. »

Je l’ai savouré, ce kebab. Je l’ai savouré en essayant d’imaginer toutes les ruses possibles, en sachant très bien qu’il n’y a pas grand-chose capable de masquer l’oignon dans une bouche. Je suis certain que tu as déjà essayé : une grande gorgée d’eau, un café, un bonbon à la menthe, rien n’y fait. La sensation reste là, collée au palais et à la langue, quoi que tu fasses. Incrustée, indélogeable, campée sur ses positions… et prête à rejaillir à la première expiration.

J’hésite encore entre la réunion en apnée et le report de rendez-vous.

Sven Thomasson Vërgson
Dernier jour d’Octobre 2067

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30 octobre 2007

Accident de travail

« Vërgson ?
- Ouais boss ?
- Tu peux venir steuplaît ? »

J’ai soupiré, repoussant doucement mon énorme loupe de travail. Ma chaise crissa sur le sol, et je rejoignis à pas traînant le bureau de boss.

« Quoi ?
- J’ai un problème. Tu peux m’appeler un taxi ?
- Tu peux pas l’appeler toi-même ?
- Pourquoi je te le demanderais, sinon ? »

Je fronçais les sourcils et m’approchais. Boss était droit comme un « i » dans son fauteuil de directeur. Je le trouvais un brin crispé, mais le téléphone n’était qu’à cinquante centimètres de sa main droite.

« Je crois que je viens de subir un accident du travail.
- Quoi, tu t’es fait une entorse du cheveu en replaçant ta mèche ?
- Arrête tes conneries, Vërgson : je suis coincé du dos.
- Coincé… coincé ?
- Coincé.
- Ah.
- Tu vas rester longtemps à me regarder avec tes yeux de baleine bleue, ou tu vas m’appeler ce putain de taxi ?
- Tu préfères pas que j’appelle Ikéa ? »

Un sourire goguenard aux lèvres – que veux-tu, j’ai pas pu m’empêcher – j’ai décroché le combiné et appelé un taxi afin que boss aille consulter. En attendant, je me suis assis sur le coin du bureau.

« Et je peux savoir comment tu t’es fait ça ?
- Ben… je me suis tourné pour attraper la feuille qui sortait de l’imprimante.
- C’est l’accident du travail le plus débile que j’ai jamais vu.
- Moi je connais un type qui s’est cassé le poignet en se torchant le cul… »

J’ai éclaté de rire. Jusqu’à ce que je réalise que, du coup, pendant trois jours, je vais devoir tenir la boutique tout seul. Accident de travail, mon cul !


Sven Thomasson Vërgson
Avant-dernier jour d’Octobre 2067

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29 octobre 2007

Le cahier

J'ai perdu mon cahier.

Je ne sais pas trop pourquoi, tout à coup, ça a une telle importance : ça fait des mois - voire même des années ! - que je ne l'avait plus vu, ce cahier. C'était un cahier simple, ce genre de cahier qu'utilisent encore aujourd'hui les écoliers, avec une couverture un peu plastifiée, rouge, avec le logo de la marque dessus. J'avais écrit "Sven" sur la couverture, au feutre noir, et les coins étaient un peu abîmés. Normal : je le traînais partout avec moi, le roulant parfois pour mieux le faire entrer dans ma poche. Je me souviens bien qu'après je pestais parce que ce n'est pas pratique d'écrire sur une page qui se rebelle...

C'était le cahier de mes premiers écrits. Un peu comme si j'avais eu un blog avant celui-ci. Un blog papier, un blog privé. J'y écrivais des pages, des pages qu'à l'époque personne n'aurait imaginé appeler "note". C'était ni plus ni moins le même principe qu'aujourd'hui : un thème, et un bout de ma vie qui allait autours. C'était juste moins lisible, avec une écriture en patte de mouche et quelques ratures en lieu et place de ces beaux caractères en Arial taille 10, noirs sur fond blanc... comme neige. Je suppose que c'est pas plus mal pour tes yeux de myope.

Y'avait pas que le visuel qui laissait à désirer : fonds et formes ne valaient guère mieux, et quand il m'arrivait de me replonger dans ce cahier j'avais les poils qui se hérissaient sur mes avant-bras parce que je trouvais ça mauvais. Puérile. Immature. Ou tout simplement très mal écrit. Je suppose que c'est bon signe : ça veut dire que je préfère ce que j'écris maintenant, ce qui est plutôt une bonne nouvelle.

Je ne me souviens plus pourquoi je le recherchais. Pour un sujet que je me souviens avoir déjà traité, je crois. Mais peu importe : j'ai retourné tout l'appartement, pour le dénicher sur le haut de l'étagère de l'armoire, dans un carton situé juste sous une grosse auréole dans le plafond. Tout ce qui était dans le carton a pris l'eau comme il faut, et a commencé à pourrir doucement. Du cahier, il ne reste qu'une couverture rosée et gondolée posée sur une pâte de feuilles délavées. Je ne sais pas trop ce que j'ai ressenti en me rendant compte qu'il était définitivement illisible : je saurais pas te dire. C'est pas une grosse perte, ce cahier, mais j'avoue avoir été un peu décontenancé. Désarçonné. Déçu ? Aujourd'hui, il ne reste de mes écrits que le souvenir qu'ils ont existé.

J'ai perdu mon cahier.


Sven Thomasson Vërgson
29ème jour d'Octobre 2067

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26 octobre 2007

Sur mes gardes

J'étais adossé dans le noir, fondu dans l'ombre que le mur découpait dans la toile de lumière du réverbère. Mon grand manteau me protégeait du froid stagnant de la galerie souterraine, et j'en avais relevé le col autant par coquetterie que par soucis de discrétion. Mon souffle se condensait en légères volutes blanches à chacune de mes expirations, et je me mis à penser que si j'étais fumeur, j'aurais certainement un mégot au bec, prêt à le balancer d'une chiquenaude dès que ça bougerait.

Je me redressais soudain et jetais ma clope virtuelle au sol : il sortait. Il s'esclaffait à la blague certainement désopilante de son subalterne, nouant d'un air détaché sa belle écharpe de marque autours de son cou. Il échangea encore quelques paroles, fit signe qu'il faisait froid, et salua le sergent qui parti de son côté. Le lieutenant, lui, entama un trajet que je connaissais par cœur et qui le mènerais jusque chez lui, dans le district 6.

Le chef de la sécurité du district, Lian Karrup, marchait à travers la cité souterraine de la Baie d'Azur, et je le poursuivais.

C'est étrange, quand même, de se rendre compte à quel point l'être humain se fabrique des habitudes. Mes filatures se suivent et se ressemblent, et ce soir ne faisait pas exception à la règle : il traversa les voies circulatoires aux mêmes passages protégés, s'arrêta quelques immuables secondes devant l'éternel antiquaire de l'Avenue Ronin (dont la devanture n'évolue pourtant pas souvent), plaisanta gaiement avec la boulangère de l'entrée de district, et lui acheta le même pain rond que d'habitude. Elle ne lui demanda même pas ce qu'il désirait.

Karrup arriva enfin à son bloc d'habitation, tapa quelques touches sur le digicode - 7531B - et poussa la lourde porte de l'épaule en tenant son pain contre sa poitrine. Le panneau d'acier se referma de lui même dans un "clang" bien sonore qui résonna dans la galerie désertée. Ainsi prenait fin ma surveillance, cette pitoyable et inutile filature qui pourtant me rassure un peu, à chaque fois. Depuis le temps qu'il me laisse tranquille, je m'attends un peu plus à ce qu'il m'arrive une grosse tuile : il a beau sourire à la boulangère, je sais qu'il ne m'a pas oublié. Je suis certain que lui me surveille. Alors j'ai l'impression de lui rendre ainsi la monnaie de sa pièce.

Le chef de la sécurité du district, Lian Karrup, vit sereinement dans la cité souterraine de la Baie d'Azur.

Et le jour où tu croiras que je t'ai oublié, Lian, et que tu repasseras à l'attaque, tu arrêteras de te méprendre. Tu finiras par comprendre. Par comprendre que j'ai toujours été juste derrière toi. Derrière chacun de tes pas.

Derrière chacun de tes pas.

Sven Thomasson Vërgson
26ème jour d'Octobre 2067

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25 octobre 2007

Retour aux sources

J'avais passé une sale journée.

Non, en fait, objectivement, elle n'avait pas été pire que les précédentes, mais c'est un peu le coup de la goutte qui fait déborder le vase. Les nerfs à fleur de peau, l'envie de tout envoyer bouler. Tout ça. Je marchais les dents serrées et le pas cadencé, droit comme au peloton d'exécution, rentrant chez moi après quelques heures de boulot seulement. Et puis je suis passé sous le dôme de la Place Garibaldi : dehors, il faisait encore jour, mais le ciel gris était si anthracite et bas qu'il anticipait la nuit ; Des flocons tombaient en rafales, propulsés par des vents violents ; Bref, en surface c'était la tempête, et va savoir pourquoi j'ai été immédiatement pris d'une envie irrépressible d'y aller.

En rentrant chez moi, j'ai jeté mes affaires de boulot dans un coin, et j'ai sorti tout mon barda : mes bottes crantées, ma combinaison, mon émetteur. J'étais excité comme un chien auquel on vient de passer la laisse, et en vérité c'était exactement ça... c'était l'heure de la balade.

Les gardes de la galerie Sud me connaissent bien, mais ils étaient surpris quand même. Duran avait même l'air inquiet. Il m'a demandé "t'es vraiment sûr de ce que tu fais, Sven ?" et moi j'ai souris. Mais je crois que mon rictus était plus carnassier que rassurant, et c'est avec une moue plus prononcée encore qu'il m'a ouvert la trappe.

Après seulement dix pas dans la neige, j'ai éclaté d'un grand rire un peu dément, comme libéré. C'est exactement ce que j'ai ressenti : le prisonnier qui s'évade, et qui rit. Le vent hurlait à mes oreilles, et les flocons venaient frapper le verre de mes lunettes de protection avec toute la violence dont ils étaient capables. J'ai suivi lentement les balises rouges, m'arrêtant régulièrement pour écarter les bras au passage des rafales, comme si je voulais m'envoler. L'air glacé de l'extérieur me grisait, et le temps épouvantable m'apportait cette certitude si rassurante que je n'étais rien. Je suis finalement arrivé sur le fronton, et les gouttes qui coulaient entre les poils de ma barbe de trois jours prirent un goût salé. D'énormes rouleaux se fracassaient sur les plages de l'Avant, sans que je puisse les entendre tant les éléments me rendaient sourds. Je souriais : la mer déchainée, c'était presque l'Océan. Me revinrent alors quelques paroles issues de vieilles chansons de l'Avant, que je me décidais à chanter à tue-tête, seul face à la Nature déchaînée.

"Allez neige, tombe comme avant, éclaire-moi !
Dans la nuit noire, éclaire-moi maintenant !
Je ne suis plus vraiment comme avant..."

Je ne suis resté dehors qu'une petite heure. Je suis rentré chez moi éreinté par l'effort physique, trempé et glacé jusqu'à la moelle, mais heureux comme un roi.

Sven Thomasson Vërgson
25ème jour d'Octobre 2067

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24 octobre 2007

Disparition

Tu sais bien à quel point je ne suis pas du matin. Et dès le début je la sentais mal barrée, cette enquête.

Les affaires de disparition, c'est pas trop ma partie, surtout à sept heure du mat’. Debout dans la semi-obscurité de mon appart, je décidais pourtant de rester calme et repassais les maigres éléments à ma disposition. Et tant pis pour mes yeux gonflés : le café attendrait.

C'était sa soeur qui m'avait appris sa disparition. J'avais encore du mal à y croire, tant ce genre d'évènement est rare par ici. Pourtant, il fallait bien que je me rende à l’évidence : personne ne savait où elle était. D'après les premiers éléments d'enquête, cela faisait trois jours qu'on ne l'avait pas vue. Cela nous ramenait à la journée de samedi, et je frissonnais malgré moi : j’étais quasiment sûr de l’avoir vue, samedi.

Déboussolé, je jetais un regard à la frangine. Effondrée sur une chaise près du bureau, elle restait obstinément muette, et je compris qu’elle ne me serait d'aucune aide. En bref, je me retrouvais de bon matin avec une disparition mystérieuse, sans aucun témoin ni aucune piste. Et j’avais même pas encore pris mon café. Putain.

Je passais ma main sur mes joues râpeuses : tu sais bien à quel point je ne suis pas du matin, mais il fallait absolument que je la retrouve, cette chaussette.

Sven Thomasson Vërgson
24ème jour d’Octobre 2067

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23 octobre 2007

Au creux des reins

Il est tard dans cette galerie sombre du district 13. Seul dans la nuit, les poings enfoncés dans les larges poches de mon manteau, j'attends Lewis, debout devant la devanture du Jazz Cat. Mon regard alterne entre ma montre – je sais pas si tu as remarqué, mais le temps passe lentement quand on attend – et un gosse virtuose de la bombe de peinture, taguant un gros œil égyptien sur un mur, au coin de la rue. Je reste vigilant : le quartier est réputé très mal fréquenté.

Une paire de phares illumine soudain la galerie. Une petite Plume5 usagée, d'une couleur incertaine, passe lentement devant moi. La conductrice est jeune, blonde et jolie. Un petit ours en peluche est ventousé à la vitre arrière. Non loin du bar il y a une place de libre, et la voiture engage un créneau. La demoiselle le réussit en deux manoeuvres, puis sort de son carosse en évitant de regarder dans ma direction. Elle a sans doute peur de moi. Elle s’apprête à fermer la portière quand soudain, semblant se remémorer quelque chose, sa tête replonge dans le véhicule à la recherche de quelque chose sur le siège arrière.

Malgré le froid et l’écharpe épaisse qu’elle a enroulé autours de son cou, le petit haut qu'elle porte est court, et dans sa position elle offre sans le savoir - ou peut-être que si - son dos nu à ma vue. J'adore le dos des femmes, et c'est sans honte ou gêne particulière que je profite de la cambrure de ses reins. Instinctivement, je cherche quelque chose. Quelque chose que je trouve en quelques secondes : je soupire alors de lassitude.

Plus qu'une mode, c’est désormais la norme : si tu es une jeune femme plutôt jolie, il FAUT absolument que tu arbores un tatouage au creux des reins. Le sien représente un dragon – quel originalité – qui lui dévore le bas du dos. Ainsi nous sommes deux sur le même morceau de choix. Mais, alors qu'elle se redresse, je lâche l'affaire : elle vient de sortir de son sac un paquet de cigarettes.

J'adore les tatouages, et s'ils ne possédaient pas cet attribut définitif qui caractérise si peu nos envies, j'en aurais un sur ma peau depuis longtemps. J'aime les tatouages, donc.

Mais l’haleine parfumée au tabac froid, ça, j’ai vraiment du mal...

Sven Thomasson Vërgson
23ème jour d’Octobre 2067

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22 octobre 2007

Chauffage central

"27... pfff... 28... pfff... 29... pfff... 30 !"

Je me laisse retomber sur le dos, expirant à fond.

Tu sais, il fait pas chaud dans nos galeries. On a tous nos tactiques pour se réchauffer : un poêle à bois ou à charbon, un radiateur électrique, une double couette ou un peu d'activité physique... en vérité, ça dépend un peu de tes moyens. Moi, en ce moment je suis un peu dans le rouge. J'ai eu des frais. Alors pour me réchauffer avant d'aller dormir, pour ne pas grelotter une demi-heure en attendant que mon pieu décongèle, je fais un peu d'exercice.

Et maintenant, j'ai mal aux abdos.

C'est un peu un cercle vicieux : plus il fait froid, et plus ton corps lutte pour se maintenir à 37°C. Il brûle des calories. Un peu comme si de petits bonhommes dans tes cellules balançaient de grosses pelletées de calories pour alimenter un brasier interne. C'est le principe d'homéostasie, tu te souviens ? Mais y'a pas de mystère : pour que ton corps brûle des calories, il faut que tu en ingurgites. Il te le rappelle sans cesse. Tu as faim. Pendant les repas. Entre les repas. Tu bouffes. Et tu prends du bide. Et tu te dis que, tiens, faire un peu de sport pour réchauffer ton corps et ton appart, ça te fera pas de mal. Et tu crâmes tes calories. Et ça te donne faim.

Et ça fait mal aux abdos.
Putain d'hivers.

Sven Thomasson Vërgson
22ème jour d'Octobre 2067

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19 octobre 2007

En manque

Est-ce que ça se voit ?

Oh, non, pas vraiment, j'ai la même gueule que les autres jours, je trouve. Quoique ? J'approche mon visage du miroir, et là je distingue un peu plus les détails : la peau un peu plus blanche que la semaine passée, sauf sous les yeux ; ces ridules au coin de mon regard, qui ne sont pas là d'habitude, pas à mon âge ; ces sourcils froncés, parce que mes rétines trouvent la faible lumière déjà agressive. Je suis éreinté.

Est-ce qu'ils vont le voir ?

Oh, non, pas les autres, quand même pas. Moi je sais que je suis fatigué, qu'il me manque des heures de sommeil au compteur, que ça fait longtemps que je n'ai pas fait le plein des sens. Mais bon, je suis bon comédien, j'agis comme à l'accoutumé. En plus, je suis grognon et pince-sans-rire de nature, alors tu crois vraiment qu'ils vont voir la différence ? Depuis ce matin que je travaille, boss ne m'a fait aucune réflexion sur le sujet.

D'ailleurs, regarde, la journée est terminée, je me casse. J'ai les yeux qui piquent comme s'ils étaient emplis de soda, des paupières en plomb, et une barre d'acier virtuelle qui rentre par une tempe pour ressortir par l'autre. Mais ça ne se voit pas. C'est fascinant.

"Bonne soirée boss.
- Bonne soirée Vërgson."

Vraiment fascinant.

"Hé, Vërgson ! Pionce un peu c'te nuit, tu seras gentil. Si j'avais embauché un zombie il aurait encore meilleure gueule que toi."

Merde : ça se voit.

Sven Thomasson Vërgson
19ème jour d'Octobre 2067

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18 octobre 2007

Plus dure sera la chute

Elle se précipite soudain en avant, sans que tu ne comprennes bien pourquoi. Tout se passe très vite : tes jambes n'ont le temps de faire qu'un pas et demi. Et en l'espace d'un pas et demi, elle a couru, a tendu la main en avant pour retenir la porte avant qu'elle ne se referme, a glissé sur l'étrange liquide d'un blanc immonde qui macule le sol, a effectué un soleil digne d'une acrobate russe (ce qu'elle est peut-être, au fond) et s'est ramassée violemment au sol dans un sploch écoeurant.

Et là, à cette seconde précise, tu te retrouves dans la situation classique. Celle qu'on a déjà tous vécu dans sa vie, au moins une fois : tu vois une amie se prendre une gamelle monumentale, et tu es partagé. Partagé entre l'instinct primaire qui t'ordonne d'éclater de rire, et l'inquiétude légitime de savoir si l'amie en question peut survivre à un tel fracas. Si elle va se relever. Si elle n'est pas déjà morte. Si ça se trouve, elle va crever connement dans cette galerie sombre, juste pour avoir voulu retenir une porte, ou juste parce que quelqu'un a renversé... un yaourt (tu pries très fort pour que ce soit un yaourt).

"AH MAIS MER-DEUH !" beugle-t-elle, bien vivante.

Mais c'est trop tard : tu as hésité, tu as refoulé ton instinct primaire, et le rire ne sort plus. En même temps tu es soulagé : demain, tu avais autre chose de prévu qu'une crémation. Surtout avec une épitaphe aussi con que celle qu'on aurait improvisé dans un tel cas.

Du coup tu tends la main, te ravise en voyant le... yaourt maculer doigts, jean et veste, et te contente finalement de sourire assez niaisement. Tu restes même là comme un con, les bras ballants, sans savoir quoi faire, tandis qu'elle trouve un mouchoir en papier dans sa poche et entreprend de limiter les dégâts. Et elle te parle, évacue sa nervosité, sa peur, sa rage, et toi tu ne trouves rien à dire. Tu es là, tu hoches la tête bêtement.

Et c'est maintenant, au moment de la chute de cette histoire, que tu te rends compte que celui qui est ridicule dans l'histoire, c'est toi.

Sven Thomasson Vërgson
18ème jour d'Octobre 2067

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