Blanc comme neige...

Le blog d'un terrien dans les années 2060, rédigé depuis une cité enterrée sous la glace et la neige, à une époque bouleversée par les changements climatiques.

29 août 2009

Plaisir solitaire

"Grumph" murmurais-je entre mes dents, desquelles s'échappa un crissement tant je les serrais.

Le vent soufflait en rafales puissantes qui rendaient les vagues démesurées, mais j'aime bien la démesure. La neige était si poudreuse que le souffle érodait les congères et  sculptait des formes bizarres. Moi, effoncé jusqu'au genoux dans l'épais manteau blanc qui recouvrait la berge, je savourais la vision des nuages noirs qui filaient dans le ciel à la vitesse d'un vaisseau alien, le gigantisme des ruines de l'Avant froides et figées comme des pierres tombales, et le déchainement de la mer qui semblait en colère pour je ne sais quelle raison. J'adorais ça. J'aime me sentir tout petit et insignifiant face à la grandeur de la Nature.

Quand alors déboula près d'une balise rouge un groupe de sept personnes, équipées comme pour une marche de dix jours. Ces gens avaient une démarche peu assurée, et la rigolade incessante qu'ils échangeaient trahissait leur manque d'expérience de l'extérieur. Ils venaient vers la plage comme on se soumet à un pari stupide, surement plus pour pouvoir frimer en rentrant au bercail que pour apprécier la beauté sauvage du paysage. J'ai détourné la tête en apercevant leur pack de bières. Et du coup, en regardant de l'autre côté, j'aperçu un couple assi sur une poutrelle d'acier - MA poutrelle d'acier, celle sur laquelle je m'installe d'habitude quand je viens ici. Je fermais mes poings au fond de mes poches.

"Grumph" murmurais-je entre mes dents, desquelles s'échappa un crissement tant je les serrais.

Deux minutes auparavant j'étais dans une situation idéale, ébahis et rêveur, seul face à la nature toute puissante. Mon petit plaisir à moi. Et maintenant, j'avais la sensation que tout était gâché. Pourtant, tout était toujours aussi beau : les nuages, la mer, la neige, le vent. Si je me contentais de regarder droit devant moi je ne voyais plus les autres personnes, et les rafales masquaient la plus grande partie des cris des intrus. Mais voilà : même si je pouvais essayer de faire semblant de ne pas les voir, je ne pouvais pas me mentir. Je n'étais plus "seul face à la nature". Tout était gâché. Point.

Imagine une pomme brillante et juteuse, qui te promet son acidité sucrée... et imagine entendre un 'crock !' et te rendre compte que quelqu'un vient de mordre dedans de l'autre côté. Moi, je n'ai plus envie de la manger.
Imagine une femme superbe et nue, qui t'aguiche de ses yeux de biche... et imagine te rendre compte que tu n'es pas le seul mec à poil dans la chambre. Moi, je débande direct.

"Grumph" murmurais-je entre mes dents, desquelles s'échappa un crissement tant je les serrais.

Je me détournais, et utilisais les balises rouges pour rentrer chez moi.

Il y a des choses qui se partagent : un bon repas, un vin savoureux, un film, des jeux, un lit. Mais merde, qu'on respecte et qu'on me laisse goûter tranquillement à mes petits plaisirs solitaires !
Bordel.


Sven Thomasson Vërgson
29ème jour d'Août 2069

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27 août 2009

Grosse fatigue

J'ai enfin rédigé cet email.

Depuis le temps ! J'y ai passé une bonne demi-heure. Plus dix bonnes minutes pour sélectionner la photo que je voulais joindre au message, comme je l'avais promis. J'ai relu mes mots, apporté une ou deux retouches, corrigé une faute de frappe. Et j'ai cliqué sur "envoyer".

Et là, pile là - pas deux secondes avant, non, bien sûr - je me suis rendu compte que j'avais oublié de joindre la photo au message. J'ai souri.

"L'erreur classique" murmurais-je dans l'obscurité de la pièce, seulement éclairée par l'écran de l'ordinateur.

J'ouvris un autre message, remis l'adresse, et expliquais que j'étais con et que j'avais oublié de joindre la photo. Et hop, 'envoyer'.

Oh, je sais, tu le vois venir gros comme le cul d'Hurley, mais je te le donne en mille tout de même : j'ai omis encore une fois de joindre la photo. Là, déjà, j'ai arrêté de sourire, parce que c'est vraiment représentatif de la période que je traverse en ce moment, mêlée de fatigue et de déconcentration extrême. D'ailleurs, j'avais la flemme d'écrire à nouveau, mais je suis borné et ça va plus loin que ma lassitude.

J'ai ouvert un nouveau message, remis l'adresse, en expliquant qu'en plus d'être con j'étais fatigué car j'avais ENCORE oublié de joindre la photo. 'Envoyer'.

J'ai vérifié trois fois dans ma messagerie avant de me rendre à l'évidence : je venais d'envoyer trois mails d'affilé sans pièce jointe. J'étais décomposé. Pas tant parce que j'allais passer pour un énorme abrutis auprès de mon interlocuteur, mais parce que je passais pour un énorme abrutis à mes propres yeux, et que ça fait bien plus mal. Pire : en forçant sur ma mémoire, je n'arrivais pas à reconstituer les dernières minutes de façon claire, et donc avais encore du mal à croire ce que je venais de faire.

Rageur, j'ai ouvert un nouveau message, remis l'adresse, m'excusant en disant que je devais vraiment être TRES fatigué. Qu'il fallait m'excuser, blablabla. 'Envoyer'.

J'ai été dans mes "messages envoyés", et j'ai reniflé fort en sentant les larmes me monter aux yeux en voyant mon dernier message envoyé s'afficher sans le petit trombone indiquant une pièce jointe. J'ai éteint l'ordinateur.

...

Plus que "con" et "très fatigué", c'est quoi, à ton avis ?

Sven Thomasson Vërgson
27ème jour d'Août 2069

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24 août 2009

Survivants

Il est de notoriété publique que les cafards sont résistants. La vermine en général est certainement bien plus adaptable et increvable que nous, pauvres humains. Mais il existe une autre espèce animale fourbe, perfide, et qui réussit à survivre et à nous polluer même maintenant que nous vivons plusieurs dizaines de mètres sous terre : les pigeons.

Ne me demandez pas comment ils ont fait : je ne comprends pas moi-même. La vérité est pourtant qu'ils volètent au-dessous des dômes de nanoplexi et au-dessus des principales places de notre cité souterraine. Et, alors que la plupart des oiseaux ont succombé aux changements climatiques, que les plus endurants ont définitivement migré vers l'équateur, que l'extérieur n'est plus peuplé que de sternes prêtes à te scalper dès que tu approches à moins de dix mètres d'un nid, voilà t'y pas que dans nos galeries glacées on se fait encore chier dessus par des pigeons.

"Sven, tu peux m'expliquer comment font ces piafs pour que leur merde laisse des traces noires sur ma voiture blanche, et des traces blanches sur mon blouson noir ?" me demande Hurley.

Et non, je ne peux pas. L'existence même de ces créatures laides et stupides échappe à toute logique. Alors on n'est pas à un phénomène paranormal près, même s'il s'agit d'un phénomène de merde.

"Bon Dieu, ma voiture est pourrie maintenant. Je l'ai lavée hier..." pleurniche Hurley.

Je l'ai réconforté. Tu m'connais : j'suis plutôt du genre à voir le bon côté des choses.
Et puis, après tout, c'est peut-être pas pour rien que Dieu n'a pas donné d'ailes aux chiens.

Sven Thomasson Vërgson
24ème jour d'Août 2069

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21 août 2009

Réflexions sur la douleur

Oui, tu souriras
Tirant des nimbes du passé
Tes mauvais moments,

Car j'ai ouïe dire
Que les très mauvais moments
Sont bons souvenirs

Rien n'est meilleur
Qu'une très grande douleur
Qui s'est arrêtée.

Oui, tu souriras
Quand tout ça sera fini
Tu verras, Lili.

Huong-Duong Wong, Extrait de "Lili", Juillet 2064

***

Cristaux

***

"Moi je veux bien me taper toutes les peines du monde, tant que vous fichez la paix à mon corps..."

Stanislas Vërgson, Extrait de "Conseils de marche", Mars 2044

***

"Les douleurs légères s'expriment ; les grandes douleurs sont muettes."

Sénèque, Extrait de "Hippolyte", Ier siècle

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19 août 2009

Cul nu dans la neige

Je suis cul nu dans la neige, et j'ai le fion qui brûle de froid.

Nan, je ne suis pas en train de te dévoiler le secret de mon ferme fessier : c'est juste une image. C'est un peu comme si je m'asseyais volontairement cul nu dans la neige, et que je me plaignais d'avoir le derche gelé. Ou comme si je te mettais un bâton dans une main, que je me glissais dessous, et que je donne des coups de tête dedans en criant "aïe". Encore que la neige, elle reste neutre : toi, tu serais capable de t'excuser de me frapper.

J'hésite entre affirmer que je suis masochiste, ou affirmer que je suis un mouton. Je penche plutôt pour la seconde solution, à bien y réfléchir : je n'éprouve pas vraiment plaisir à me faire du mal. C'est juste qu'à vivre parmis mes contemporains geignards qui trouvent toujours une excuse - parfois bonnes, hein, j'dis pas ! - pour ne pas aller bien, je suppose que mon subconscient en a assez que je sois le seul à sourire. Avoir une vie merveilleuse, faut croire que ça suffit pas : encore faut-il partager ce bonheur incommensurable avec des gens qui peuvent l'apprécier. Alors, puisque tout va bien, je baisse mon froc et me pose là, le cul dans la neige. Putain, ça brûle le fion. Mais au moins je me sens appartenir à la communauté.

Si on exclue le fait que mon discours n'est ni très clair, ni très cohérent - et pourtant je t'assure que j'ai repris ma sobriété au rhum depuis plusieurs jours - ce laiüs ne t'explique pas pourquoi j'ai fermé ma gueule si longtemps. Ni pourquoi je la rouvre, d'ailleurs. La migration du Sven arctique conservera encore un temps ses mystères, visiblement. Mais les mystères ont du bon, la neige aussi, et - puisqu'il faut voir le bon côté des choses alors que je remonte mon fute pour écrire plus confortablement - le sang peu à peu palpite à nouveau sous la délicate peau de mon derrière.

Voilà, tu peux te réjouir : J'ai enfin levé mon cul de dedans la neige.
Et en prime, j'ai les fesses roses.

Sven Thomasson Vërgson
19ème jour d'Août 2069

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Dégel

goutte

Tombe goutte à goutte
Ploc Plic Ploc résonne l'eau
Dégel du mois d'Août

Huong-Duong Wong, Extrait d'essais personnels, Décembre 2065

Posté par STV_ à 09:30 - Angoisse de la page blanche - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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