29 septembre 2009
Faux amis
"T'écoute quoi, Sven ?"
Mes doigts tambourinaient en rythme sur la table. Je crois que ma tête se balançait légèrement d'avant en arrière. Peut-être même que je fredonnais.
"J'écoute du scat."
Il fronça les sourcils.
"C'est quoi, de la musique de merde ?"
Je ricanais.
"C'est de l'improvisation jazz, ça date de l'Avant. J'ai retrouvé ça dans les vieux fichiers de l'oncle Stan. Pour les lire j'ai dû retrouver mes antiques freeware de lecture mp3.
- mp3 ? Punaise, c'est pas vieux, c'est préhistorique !"
Il se pencha vers moi, retira l'écouteur de mon oreille droite, et se le cala dans l'oreille gauche.
"Hé ! C'est pas mal. Pas mal du tout, ça mérite pas son nom finalement.
- C'est ce qu'on appelle un 'faux ami', mon bon Hurley.
- Comme toi quand tu casses HD avec tes vannes bien pourries ?
- Nan. Comme 'spermophile'"
Il s'esclaffa. Ses doigts tapotaient sur sa cuisse au son d'un saxo vieux de plus de soixante dix ans.
"Et c'est quoi, un spermophile ?
- A ton avis ?"
Je montrais les dents dans un sourire faussement méchant.
"Je suppose que ça n'a rien à voir avec ce que je pense ?
- Si tu penses à un rongeur de la famille des écureuils, si."
Il retira l'écouteur pour me le rendre et secoua la tête.
"Faut vraiment que tu te trouves un autre boulot, Sven.
- J'ai trouvé : je me lance dans la cuniculture."
Il recula vers la porte, hilare.
"Tu as déjà des clientes ?
- Je parle d'élevage de lapins, Hurley."
Il se marra derechef et sortit en me faisant un petit salut de l'index.
Franchement, la langue française est vraiment merveilleuse.
Sven Thomasson Vërgson
29ème jour de Septembre 2069
24 septembre 2009
Tribute
J'entends souvent dire que le monde d'aujourd'hui est moche. Pourri, disent certains. Que la vie sur cette planète en ces temps glacés, c'est de la merde, disent les plus aigris. Bref, il semble qu'une bonne partie de la population soit d'accord pour s'entendre sur un résumé de la situation bien clair et qui a fait ses preuves : c'était mieux avant.
Et moi, d'habitude, je désapprouve.
Je désapprouve, non pas que je défende ce monde par rapport aux précédents, ni que je le trouve tip-top. Mais il y a toujours eu du moche et du moins moche dans la vie, y compris par le passé, y compris avant que la planète ne soit couverte de glace, y compris dans la période d'après-guerre. Ou d'avant-guerre. L'idéalisation du passé, ou la complainte des jours perdus, très peu pour moi. Même aujourd'hui il y a du sacrément beau dans ce monde blanc. Le beau, suffit de bien vouloir le voir.
D'habitude, donc, je désapprouve.
Mais là, ce matin, j'ai pris une claque. J'étais - une fois n'est pas coutume - sorti en surface, errant dans les ruines de l'Avant, m'écartant imprudemment des balises rouges en quête d'un calme qui m'était nécessaire mais que menaçait une sortie scolaire. Bien entendu, ça pelait grave, et le vent soulevait les flocons pour se donner une contenance. Les rafales me giflaient, mais c'est à la statue que je dû mon étourdissement.
C'était une fine silhouette de femme simplement assise sur un tertre, au centre de ce qui devait être une place. En m'approchant, je compris que le tertre était une vieille fontaine que recouvrait la glace, et de laquelle ne coulerait plus d'eau liquide avant longtemps. La sculpture était gracieuse, et la finesse des membres me fit penser à une elfe, à une elfe fragile malgré sa structure de pierre. A ses pieds, le manteau blanc était tout boursoufflé, comme si les flocons bourgeonnaient et s'apprêtaient à recouvrir les alentours d'un parterre de fleurs de neige. Sous l'épais manteau d'hermine, la femme était courbée en avant. Les coudes sur les genoux, elle enfouissait son visage dans ses mains, et de fines stalactites pointaient de ses doigts pour renforcer l'impression déjà évidente qu'elle pleurait.
Ce que j'ai ressenti, c'est la piqûre de l'épiderme comme après un coup de poing, comme si la somptueuse elfe de pierre m'avait effectivement tarté. Elle, elle était là, stèle d'un ancien monde, oeuvre d'art figée et solitaire, patiente attentiste d'un pélerin perdu. Désespérée. Pleurant. De douleur, sans doute, car sous le drap d'examen je découvris les craquelures du gel, les fissures du temps, l'érosion du sel marin. Je diagnostiquais une amputation sauvage au niveau de la cheville, trois impacts de carabine dans le dos. Un tag obscène sur un sein.
J'ai soupiré, ça m'a piqué les yeux et noué la gorge.
A ton avis, combien de belles choses ont été créées dans le passé et n'existent plus ? Combien de statues, comme ce corps d'elfe rigide sous son linceul, se sont errodées au fil du temps ? Combien de peintures ont brûlé ou pourri dans les aléas de l'Histoire ? Combien de partitions, de romans, de croquis ont disparu dans les airs sur leurs feuilles volantes ? Combien n'ont même jamais été connues de quiconque, oeuvres sans spectateur, qui n'ont jamais eu de noms, créées par des artistes anonymes ?
Après cette découverte, je n'avais envie que d'une chose : un café. Ou deux. Ou trois.
Ou un, mais sacrément tassé.
Sven Thomasson Vërgson
24ème jour de Septembre 2069
21 septembre 2009
Bouchon
"Brrr..." fis-je, machinalement, en rentrant le menton et en relevant les épaules.
Dans le bloc d'habitation, il faisait froid. Mais alors en dehors du bloc d'habitation, là, juste sur le perron, dans la galerie, ça pelait grave sa race.
Les voitures s'alignaient sur la route, immobiles malgré le ronronnement des moteurs. Chaque phare éclairant le feu arrière de la voiture de devant. Pare-choc contre pare-choc. Embouteillage matinal. Machinal. Tant et si bien que ça fait des années que plus personne ne klaxonne. Voitures de merde et petits bijoux rassemblés comme autant de wagons d'un train en panne.
D'habitude, je ne les regarde jamais. Pas plus que les murs de béton ou les conduites d'eau. Ni le reste de mon piteux décors. Alors, ce matin, c'est tout juste si je remarquais la Venise rouge extravagante avant de détourner le regard du bouchon et de prendre ma traverse favorite.
J'ai marché... quoi, dix minutes ? Un quart d'heure ? Et puis je me suis rendu compte que j'avais oublié mon portable. Alors j'ai soupiré. Mais vu que j'étais pas en retard, et surtout que j'étais pas motivé pour bosser, j'ai rebroussé chemin. Je suis remonté à mon appart, ai récupéré mon téléphone, suis redescendu. Suis sorti sur le perron.
"Brrr..." fis-je, machinalement, en rentrant le menton et en relevant les épaules.
Et là, j'ai marqué un arrêt : les voitures s'alignaient sur la route, cul à cul, dans un ronronnement qui résonnait étrangement à mes oreilles. Je fis la moue : j'avais une sensation de "presque déjà vu", la Venise rouge rutilante n'étant qu'une dizaine de mètres plus loin que tout à l'heure. Je vérifiais ma montre... et restait planté là à observer des conducteurs qui ne conduisaient pas. Ils baillaient, lisaient, pestaient, se maquillaient, chantaient, ou ne faisaient rien, les yeux perdus dans le vide. Tous différents, tous pilotes résignés d'un long cortège statique, d'un cordon funèbre en deuil de la liberté.
Il y a vraiment des fois où je me dis qu'on vit dans un monde de fous.
Sven Thomasson Vërgson
21ème jour de Septembre 2069
18 septembre 2009
Drôle d'intuition...
Je marche, seul et à une heure tardive, dans une galerie sombre et glacée du district 6. Jusque là, tu ne te sens pas dépaysé, c'est assez classique. Prenant un raccourcis, je m'engouffre dans une traverse étroite exclusivement piétonne. Mais après seulement quelques pas, un strident rugissement de scooter m'apprend qu'un conducteur de deux roues pas très respectueux du code de la route s'est glissé dans la traverse à ma suite. Je ne me retourne pas, et je n'accélère pas ma marche.
Le type m'éclaire de son phare et fait vrombir son engin comme s'il voulait m'écraser. Il n'y a pas la place pour qu'il me double tranquillement. Je ne bronche pas et continue de marcher, à mon rythme. Il freine. Klaxonne. M'insulte. Me provoque. Je soupire, fais un pas de côté, et lui laisse la traverse. Il lève son majeur à mon intention et fait pleurer le moteur de son scooter, filant dans la traverse.
Je reprends ma marche.
La lumière rouge de son feu arrière s'éloigne, puis s'arrête, au bout de la traverse, face à la boutique de mon arabe du coin. Je m'approche, mais stoppe dans l'ombre d'une passerelle : l'attitude précédente du type, l'épicerie arabe, le look "survêt et casquette"... bref, ça sent pas bon. Le gars au scooter relève la visière de son casque, échange deux mots avec un type sortant d'un pas langoureux de l'épicerie.
Et je me dis : "keep cool Sven, juste deux potes qui discutent, tu risques rien..."
Et le gars de l'épicerie sort un flingue, le braque sur mon ami en deux roues, lui crie un truc. Le moteur hurle, et en trois secondes la lumière arrière de la bécane disparaît dans une traverse perpendiculaire. Je ne bouge toujours pas. Je ne respire pas, d'ailleurs, tiens. L'homme armé se tourne d'un côté, de l'autre. Scrute la traverse. Je ferme les yeux, espérant que l'obscurité me cache. Je rouvre les yeux : il a rangé son arme, et s'en va tranquillement dans une direction que je m'empresse de mémoriser, histoire d'emprunter une direction opposée.
...
Le lendemain, Hurley félicite mon sixième sens, et loue ce pressentiment salvateur. "Sauvé par ton intuition !" sont ses mots exacts. "Sauvé par mes préjugés" serait néanmoins plus juste.
Et du coup, j'ai du mal à applaudir.
Sven Thomasson Vërgson
18ème jour de Septembre 2069
16 septembre 2009
300

300 notes.
Oh, je sais, cet "anniversaire" ne veut rien dire. Mais il m'impressionne, un peu. Et même si je ne suis pas sûr que 300 bougies suffisent à réchauffer l'atmosphère, avoue que ça commence à avoir de la gueule, mmmh ?
Sven Thomasson Vërgson
16ème jour de Septembre 2069
14 septembre 2009
Débardeur
"R'garde mec : t'en achète deux et j't'en file trois, regarde comment ça fait sur moi !"
Le marché était installé dans une traverse couverte, son stand collé à un gros générateur qui rendait l'atmosphère sacrément supportable. Si supportable que le type était en débardeur, un simple débardeur bien coupé qui soulignait parfaitement ses trapèzes, ses pectoraux, et laissait apparaître ses biceps tatoués. Les fines arabesques qui dansaient sur le 100% coton étaient visiblement tracées de sorte à accentuer le dessin des muscles masculins. Ptain, ça rendait bien. Si bien que ce camelot qui vendait essentiellement des fringues de mecs attirait surtout les regards féminins.
"Et j'fais pas de muscu mec, je suis pas si musclé que ça, c'est les lignes qui donnent l'impression."
Ben quoi ? J'avais envie d'y croire, tu peux comprendre non ?
Il faut savoir que je suis un hésitateur né. Si j'ai besoin de fringues, je sais ce que je veux, et je passe peu de temps dans les boutiques. Mais j'ai une sorte de phobie à l'encontre des achats impulsifs : j'ai toujours peur de me faire avoir. J'hésite souvent longtemps, sans doute pour que l'achat impulsif ne puisse plus mériter ce qualificatif. J'hésite longtemps, et j'hésite même si longtemps avant de céder à des envies soudaines (si tant est que je cède) que c'en est épuisant. Et pas que pour le vendeur.
Ce petit interlude pour bien te faire comprendre qu'une heure et demi plus tard, devant le grand miroir de ma chambre, à contempler le ridicule de ma tenue, la bouffée de chaleur qui m'envahit ne fit qu'accentuer cette haine viscérale envers mes envies impulsives d'achats.
...
La réalité est un poids-lourd qui roule trop vite, nos illusions un petit garçon qui traverse au passage clouté.
Et la réalité ne s'arrête jamais au feu rouge.
Sven Thomasson Vërgson
14ème jour de Septembre 2069
10 septembre 2009
Prince charmant
J'avais encore ma veste sur le dos et ma main dans celle de mon hôte, qui la serrait chaleureusement. Il y avait déjà une vingtaine de personnes dans l'appartement, de la musique et une forte odeur de bière. Voilà tout ce que j'avais enregistré quand mes yeux fixèrent les siens et n'en décollèrent plus.
"Oh... Valentine..." dis-je quand elle sourit et prouva ainsi qu'elle me reconnaissait aussi.
- Je suis surprise que tu te souviennes du prénom ! Nous ne nous sommes croisé qu'une fois, et ça fait... au moins deux ans, non ?"
Les yeux sont des machines à remonter le temps, et en un clin d'œil ce fut hier. Nous n'avions échangé que deux ou trois phrases, je ne savais rien d'elle à part que nous avions un ami commun, mais elle m'était restée en mémoire tout un week-end.
"Il y a des yeux bleus et des prénoms qui ne s'oublient pas" répondis-je en souriant à son sourire et en l'embrassant sur une joue puis sur l'autre.
"Toi, tu arrêtes de draguer ma meuf tout de suite, connard, ou je te mets une tête" murmura tout bas un beau gosse mal rasé en glissant une main dans le creux des reins de Valentine ainsi qu'un regard noir dans mes yeux soudains étrécis. Je fronçais le nez en découvrant que l'odeur de bière enregistrée plus tôt provenait en grande partie de sa grande gueule. Mais je suis un convive courtois : maintenant au lieu de gueuler, j'utilise l'humour.
"Hé ! Grossier, menaçant, l'haleine alcoolisée... je te reconnais mec : t'es le prince charmant ! J'ai bon ?"
Il n'avait pas tant bu que ça, finalement, parce que son poing ne rata pas ma mâchoire, et ce assez vite pour me surprendre. Du reste, ça a surpris tout le monde parce qu'il y eu un gros blanc. Quand j'ai redressé la tête, la main massant instinctivement tout le côté gauche de ma sale gueule, le type se dressait, droit comme un 'i', fulminant au côté de Valentine, me défiant du regard de pointer mes yeux sur autre chose que lui. Mais je "sentis" que tout le monde nous regardait soudain. Et tu me connais : moi, dès que j'ai un public...
"Ouaip, plus de doute, c'est toi. Grossier, menaçant ET violent, toutes les qualités qu'une femme puisse désirer."
Il fit un pas vers moi mais je baissais les yeux, levais une main en signe de reddition, et me retournais vers la porte d'entrée. Je la rejoignis en quelques pas, fis un petit geste d'excuse à mon hôte, et posais la main sur la poignée.
"Tu m'étonnes que j'suis célibataire..."
Sven Thomasson Vërgson
10ème jour de Septembre 2069
07 septembre 2009
Spider-Sven
"Hé, Sven, fais gaffe, tu as une arraignée sur le bras..."
Je tourne la tête nonchalemment, observant l'insecte posé au niveau de mon coude. Je n'ai pas la phobie des araignées, pas plus que je ne les aime. Je suis calme et détendu, on déjeune tranquillement, la vue de l'intruse ne me stresse pas plus que ça... mais va savoir pourquoi, ça tourne mal. Je secoue le bras connement, souhaitant déloger la bête sans la blesser. Dans la seconde, l'araignée disparait de mon bras et apparaît sur ma main. Le temps que mes yeux la localisent, mon système nerveux me transmet la sensation de morsure. Je secoue instinctivement la main. Elle disparait mystérieusement, tel un ninja.
"Merde-euh"
Ouais, je suis super original dans ces moments-là.
J'approche la main de mes yeux inquiets : entre mon majeur et mon index, un petit point de sang m'indique où a eu lieu l'attaque du monstre. J'ai beau de pas regarder de films d'horreur, je n'ai aucun mal à imaginer de minuscules oeufs s'implanter dans mon organisme, la plaie s'infecter et puruler, des formes étranges se mouvoir visiblement sous l'épiderme, voire une tarentule géante déchirer mon torax pour s'extirper de cette couveuse improvisée (quoi, si tu m'aimes, c'est pour mon imagination, non ?).
"Il me reste un glaçon au fond de mon verre, tu devrais le mettre dessus"
Je fais 'non' de la tête, une moue dédaigneuse aux lèvres. La serveuse a l'air d'accord avec moi.
"Vous vous êtes fait piquer par un insecte ? C'est de l'eau bouillante qu'il faut mettre dessus. Je vous apporte ça tout de suite."
Ben tiens. A ton avis, qu'est-ce qui fait le plus mal : se faire piquer par une araignée, ou se faire ébouillanter la main ? Personnellement, j'avais un peu de mal à faire mon choix.
"Tu l'as bien vu ? Elle était de quelle couleur ? Si elle était bleue et rouge, c'est peut-être bon signe ?"
J'ai montré les dents : j'ai déjà expliqué que moi, les supers-pouvoirs...
"Par contre faudra perdre un peu de bide, Sven : tu peux plus te permettre le moindre écart à partir du moment où tu portes des costumes moulants"
Ma main a jailli à la vitesse de l'éclair, et je lui ai filé une méchante taloche derrière la tête. Il l'a pas vu venir. Et c'est pas nouveau : j'ai pas besoin de savoir grimper aux murs pour me faire respecter.
"Spider-Sven, Spider-Sven, la lala lala lalaa..." a-t-il chantonné.
Pour me faire respecter. Ou pas.
Sven Thomasson Vërgson
7ème jour de Septembre 2069
02 septembre 2009
Trois filles
Trois gonzesses au resto asiat de Mme Wong, assises à une table dans mon dos alors que je déguste mon bœuf aux oignons, devisent tranquillement.
"Nan, mais quoi, vas-y, j'ai agi normalement quoi !
- Arrêeeeete, t'étais trop flag.
- Ouais, faut pas t'étonner après que les mecs te sifflent. Trop la pute."
Intérieurement, j'ai la tête qui bascule en avant, le menton qui touche mon torse, et les yeux qui se ferment de dépit. Extérieurement je fais mine de rien et tente de ne pas écouter. Difficile étant donné le niveau sonore de ces anodins échanges.
"Nan mais quoi, ça ça m'énerve quoi. On peut même pas être sympa avec un type sans passer pour une salope. On a juste discuté quoi.
- Arrêeeeete, tu parles la discute avec ta robe ras-la-touffe !
- Ouais, pour qu'il t'entende t'es pas obligé de mettre ta bouche dedans son oreille hein."
Un bout d'oignon échappe à mes baguettes. Et dire que c'est si calme, d'habitude, que Mme Wong se sent obligée de venir discuter un peu avec moi au dessert.
"Nan mais voilà. J'suis trop dégoûtée, comme l'image c'est trop important. J'peux même pas être moi-même, m'habiller comme je veux, parler à qui je veux, sans être jugée. Comme ça saoule grave. Et le mec d'hier c'est pareil, je voulais juste discuter, c'est bon après cinq minutes je suis sûre qu'il voulait déjà mon cul. C'est bon, j'vais devenir autiste et plus parler à personne.
- C'est vrai que c'est troooop dur. Encore ce matin, je passe dans la galerie C, deux types se retournent. Y'en a trop marre de leur attitude. Et Fred c'est pareil.
- Ouais, mais j'te l'ai déjà dit d'en parler avec lui. Ton mec faut le dresser un peu, t'es pas sa poupée gonflable, un peu de respect."
Quoique je me trompe peut-être dans la retranscription : à y réfléchir je crois qu'il y avait une majuscule à son "respect". Mais peu importe, car à ce moment-là un couple passe juste devant le resto, derrière la vitre décorée d'un grand dragon rouge.
"Hé ! Z'avez vu ? C'est qui la pute qui se ballade avec Kev ?
- Nan alleeeeez, les fringues de salope qu'elle a, j'suis sûr qu'elle tapine dans le quartier.
- En plus elle devrait pas se permettre, avec le cul qu'elle se tape..."
Qu'est-ce qui m'a interpellé autant dans cette simplette petite scène de la vie quotidienne ? Qu'est-ce qui m'a marqué assez pour que je t'en parle ici ? Quoi ? La futilité du discours, et le fait que ces trois nanas semblaient VRAIMENT tant concernées par leur image qu'elle était le centre de leur existence ? L'ironie de la situation, alors qu'elles agissaient envers les autres comme elles reprochaient aux autres d'agir envers elles ? Leur grossièreté, alors que moi-même qui ne suit pas une fine bouche grimaçait devant le discours et le vocabulaire employé ? Que nenni.
Ce qui m'a marqué - parce que ça m'a surpris - quand je me suis tourné dans leur direction à la fin du repas, c'est autre chose.
Ce qui m'a marqué, c'est qu'elles étaient sacrément moches.
Sven Thomasson Vërgson
2ème jour de Septembre 2069