"Oh ! Bah ça alors ! Vërgson ! J'm'attendais pas à te croiser ici !"

Je ne m'attendais pas à m'y trouver, ici. Toi non plus, je suppose, depuis le temps. Alors lui, comment aurait-il pu ?

"Comment tu vas, vieux ?"

Rénaldo était un brave type, que je n'avais plus vu depuis un paquet d'années. On avait bossé ensemble, fut un temps, et je le trouvais sympa à l'époque. Un brin râleur, un peu tire-au-flanc, il était néanmoins de bonne compagnie, n'hésitait pas à filer un coup de main pour tout et n'importe quoi tant qu'il vous considérait comme un pote, et n'était pas le dernier à payer sa tournée. Un chic type, que j'étais content de recroiser.

"Bah écoute, ça va super bien, merci !"

Je lui souriais, et c'était sincère. Il me fit un clin d'oeil complice en haussant les épaules.

"Ouais, toutes les merdes habituelles de la vie mais rien de grave, c'est ça ?
- Euh... ben non, ça va bien, vraiment."

J'eu un temps d'arrêt, et durant deux longues secondes nous nous observâmes, en proie au doute. Je tentais de savoir s'il blaguait, et je crois que lui aussi essayait de trouver dans mon regard une trace d'humour. Aucun de nous ne trouva ce qu'il cherchait, et pour cause : j'étais très sincère en affirmant que j'allais très bien, et il était sinistrement sérieux en sous-entendant qu'il doutait que cela fut possible.

A partir de cet instant, notre discussion me parut auréolée d'une certaine gêne, et je ne m'en rappelle plus le détail. Impossible de me soustraire à son froncement de sourcils pourtant presque imperceptible. Pas moyen d'éviter les questions personnelles qu'il me posait. Passant en revue différents sujets, il semblait scruter mes réponses en quête de petits malheurs que j'aurais pu tenter de cacher sous le tapis, et son incrédulité était de plus en plus palpable au fur et à mesure de mon insistance : j'allais très bien, bordel de merde.

A cours de question, il me fixa finalement avec un petit air de défi ou de dédain. Un peu comme s'il me disait "tu veux rien me dire, ok, mais je suis déçu, je croyais qu'on était potes...". Je profitais de la pause pour tendre devant moi le miroir des questions-réponses.

"Et toi alors, quoi de neuf depuis le temps ?"

Il me fit un résumé de sa vie. Il avoua par deux fois au moins ne pas avoir à se plaindre, et que globalement 'il faisait aller'. Mais je sentais poindre chez lui un reproche muet, comme si en prétendant nager dans le bonheur je lui refusais le droit de geindre sur des sujets sur lesquels il aurait voulu s'épancher. J'eu l'étrange sensation d'être considéré comme un égoïste malpoli.

...

Bref, tout ça pour te dire que tu ne m'as plus trop vu ici dernièrement.
Mais que je vais très bien.
Et que je m'en excuse.



Sven Thomasson Vërgson
19ème jour de Décembre 2073