"Tu sens la frite.
- Mais non, c'est l'odeur de l'amour."

Oui, je suis un grand romantique.
Elle tourna la tête pour planter son regard droit dans le mien, et fit la moue.

"Je sais bien que l'amour n'est qu'une histoire de chimie, un nuage de phéromones qu'on émet malgré nous et qui est capté par l'autre, mais je doute que tu émettes des phéromones de frites."

Elle laissa passer un silence, reposa sa tête sur mon épaule, et me traita de patate.
Je ricanais.
Un ange passa.

"Tu crois que c'est vraiment comme ça que ça marche, Sven ?
- De quoi ?
- L'amour. Les phéromones. Qu'en fait, tout ce qui compte pour plaire à quelqu'un, ce sont des effluves chimiques involontaires sur lesquelles on n'a aucune prise ?
- Bah... d'un côté, ça expliquerait des trucs.
- Lesquels par exemple ?
- Tu n'as jamais été irrésistiblement attirée par quelqu'un, tout en sachant rationnellement que ça ne marcherait jamais ? Tu n'as jamais ressenti cette impression d'être droguée à un truc pas clair, de ne plus penser très droit, et de juste vouloir une dose de plus en sachant pourtant que tu ne vas nulle part ailleurs que dans un mur ?"

Moi, si. Une fois. C'était comme être bourré ou shooté, mais en restant lucide. C'était génial, magique, et terrible à la fois. Quand l'amour sonne à ta porte et que tout te semble possible, tu es juste exalté. Quand les phéromones te bousillent le cerveau mais que tu SAIS que tu n'iras nulle part, ça a plutôt un petit goût de James Dean : la fureur de vivre, enfoncer le champignon, et attendre le crash final. J'ai beau aujourd'hui me considérer comme désintoxiqué, la vérité c'est que j'y repense encore parfois, avec le petit frisson associé à ces choses qui nous ont fait du bien tout en nous faisant du mal. Ou vice versa. Mais avec zéro regret. L'amour est une drogue dure.

Je suis un grand romantique, je te dis.

"Pour les phéromones, admettons. Mais bon, c'est pas suffisant quand même, si ?
- Non, bien sûr que ce n'est pas suffisant. Nécessaire, mais pas suffisant. Les phéromones, c'est le pain du sandwich. La base, l'indispensable. Mais seul, c'est largement incomplet."

Je suis romantique ET expert en métaphores culinaires.

"Faut pas que du pain. Et moi je veux du riche. Un steak haché, du fromage, du sel et du poivre, un peu de mayo.
- De la salade."

Je lui fis les gros yeux.

"Des frites ?"

J'acquiesçais avec un sourire appréciateur et légèrement carnassier. Elle secoua la tête.

"J'en étais sûre..."


Sven Thomasson Vërgson
9ème jour de Janvier 2074