"Hotline internet bonjour, Aurore à votre service, que puis-je pour vous ?"

J'ai failli en lâcher le téléphone (je ne t'ai pas encore raconté, mais j'ai un nouveau téléphone tout neuf, autant te dire que je suis passé très près d'un formidable gâchis).

J'ai failli, donc, et presque défailli : je n'avais plus entendu la voix de Svetlana depuis bien trop longtemps, et je n'étais pas du tout préparé à ce qu'elle m'envahisse délicieusement le tympan. En lecteur attentif que tu es, tu as bien sûr remarqué que la voix prétendait appartenir à une certaine Aurore : mon cerveau, lui, même s'il tentait bien de traiter l'information, se heurtait à une fin de non-recevoir de la part des centres cognitifs liés à la mémoire auditive.

"Allo ? Monsieur ?
- Euh... oui, pardon, je suis là..."

Je savais que je devais enchainer : c'était à moi de parler, d'exposer mon problème de connexion, de râler comme il se devait. Pourtant, en lieu et place du petit exposé que j'avais préparé, je bafouillais, complètement décontenancé par ce sosie vocal auquel j'étais confronté. Où s'était donc enfuie ma colère de client insatisfait ?

Je repris la main quelques secondes, et l'étrange sensation sembla s'évanouir le temps que j'explique mon cas... puis elle me répondit, et mon esprit ne put faire autrement que d'y associer l'image mentale de Svetlana. De questions en réponses, je plongeais dans le dialogue, suffocant. Qu'elle me vouvoie me paraissait déplacé. Son formalisme me faisait l'effet d'une blague. A chaque réplique j'avais envie d'éclater de rire et de lâcher "allez Lana, c'est bon, tu crois que je ne t'ai pas reconnue ? Depuis quand tu bosses comme téléopératrice ?". Me retenir de la tutoyer fut un combat de chaque seconde, et je vis dans les yeux d'Hurley que mon attitude était clairement suspecte. Plus doux et mielleux qu'un agneau, le Sven.

"Oui. Oui, merci de votre aide. Bonne journée. Bisou."

Je raccrochais, le rouge de la honte me chauffant soudainement les joues. Sérieusement, venais-je donc véritablement de conclure l'entretien téléphonique en murmurant "bisou" ? Hurley me dévisageait avec des yeux en soucoupes volantes.

"Tu as dit, je cite : "je vais les défoncer les gens de la hotline". C'était il y a moins de dix minutes, Sven. Les défoncer ! Tu étais censé les défoncer !"

Je ne pouvais décemment pas lui expliquer en quoi je le trouvais soudain obscène.

Je me gratouillais l'intérieur de l'oreille du bout de l'auriculaire comme pour mettre mon ouïe en cause. Je me sentais gêné, honteux comme quand on se rend compte qu'on a été victime d'une grosse blague potache ou d'une caméra cachée. J'étais le dindon d'une farce. Obligé. HD et Svetlana allaient sortir de la pièce du fond, tout sourire, lui avec une caméra au poing et elle avec un téléphone, et Hurley allait exploser de rire en me pointant du doigt. "Ah, tu aurais dû voir ta tête !".

Mais non : il fronçait les sourcils en m'observant en biais.

"C'était une nana, c'est ça ? Elle t'a susurré deux trois trucs dans l'oreille, et toi t'as couru comme un blaireau ?
- Hurley...
- Oui ?
- Ta gueule."

 

Sven Thomasson Vërgson
4ème jour de Décembre 2074