"Tu lis le journal toi maintenant ?"

Ou comment se faire traiter d'inculte. Merci Hurley.

"Presque. Je regarde les images, tu sais bien que je ne sais pas lire."

Il ne releva pas l'ironie et s'approcha de la feuille de choux posée sur la table, repoussant la paire de ciseaux pour mieux voir l'article que je m'apprêtais à découper. Alors que je remplissais un petit bol de cacahuètes grillées à sec, il émit un petit sifflement en contemplant la photo.

"Ouh. Elle est bonne, la demoiselle. Tu la connais ?"

Je secouais la tête en décapsulant les bières, mais ce n'était pas pour nier.

"Ouais. Enfin, presque.
- Presque ? Comment ça, presque ?
- Pas vraiment. Presque."

Je souris. C'était con : Estelle et moi, nous nous étions souvent écris, à une époque. Je l'avais eu au téléphone, une fois. On ne s'était jamais vus. La magie d'internet, comme on dit. La magie des mots. La magie de ses mots. Stupéfix.

"Elle est connue ?
- Presque !"

Il renonça à obtenir de moi une réponse constructive, et entreprit de lire l'article.

"Ah ouais. Des prix pour son premier roman, son troisième qui sort... c'est le début de la gloire, quand même.
- Ouais. Presque."

Bon, j'avoue, là, je commençais à le faire exprès. Histoire de ne pas m'accorder ce plaisir, il fit comme si de rien n'était. Pourtant il releva la tête du journal, intrigué.

"Mais pourquoi tu gardes cet article si tu ne la connais pas vraiment ?"

Là, il m'avait eu : j'étais obligé de répondre.

"Ah... tu ne peux pas comprendre. Estelle, c'est spécial.
- Elle est quoi ? Une muse ? Un symbole ?"

Je réfléchis une seconde. Ce n'était pas loin du symbole, en effet.

"Un symbole, ouais. Presque."

 

Sven Thomasson Vërgson

17ème jour de Décembre 2074