Blanc comme neige...

Le blog d'un terrien dans les années 2060, rédigé depuis une cité enterrée sous la glace et la neige, à une époque bouleversée par les changements climatiques.

24 décembre 2009

De l'ombre à la lumière

Le bout de ma langue dépassait très légèrement entre mes incisives, et c'est l'air très concentré que je m'apprêtais à terminer mon œuvre. La petite étoile informe en papier aluminium n'avait pas sa place dans les constellations se déployant au dessus de la cité Azur - mais de toute façon, je n'ai jamais eu le bras assez long. Mon pouce et mon index tremblaient légèrement sous l'effort de précision : il y avait moins de place au sommet de ma structure quand dans le ciel. Et, avouons-le, elle risquait plus de se casser la gueule que la voûte céleste.

Le trépied, c'était de la récup - un support pour appareil photo tout rouillé mais encore bien stable. Le tronc était un vrai tronc en bois : un balai. Quant aux branches, même tordues, j'avoue que j'en étais assez fier, comme on l'est toujours après avoir achevé un travail sacrément chiant. De toute façon je ne me servais plus de tous ces cintres en acier.

Il n'y avait pas un souffle de vent, et les flocons venaient se poser doucement sur les boules vaguement sphériques en papier alu, s'insinuant dans les interstices et s'accrochant à ces parodies de décorations. L'étoile était désormais fermement empalée sur la pointe dominant mon beau sapin, roi des débris de l'Avant. Je cherchais ma montre, entre la manche de mon manteau et mon gros gant, et ricanais dans le noir : j'étais pile à l'heure.

Trottinant dans la poudreuse jusqu'aux genoux, je fis le tour du dôme d'observation en nanoplexi. Je rejoignis bientôt les générateurs externes encore tièdes, sur lesquels m'attendait mon thermos de café brûlant. Je me servis une tasse fumante et m'installais du mieux que je pu en attendant que ça commence.

Puis enfin, les réverbères, les enseignes des boutiques et les éclairages de la Place Garibaldi s'illuminèrent automatiquement, comme tous les jours à heure fixe. Un puit de lumière illumina soudain les étoiles et les flocons, les transformant comme d'habitude en une pluie de feu. La neige touchant le dôme chauffé disparaissait en gouttelettes puis en vapeur, et une myriade de fumeroles émanaient de l'immense bulle de nanoplexi. La lumière issue du dôme se reflétait également sur les décorations en alu de mon sapin de pacotille, qui sembla soudain habité de fées exaltées dansant dans la fumée de quelque encent.

Je me mis à rire. Et des silhouettes que j'avais ignoré dans l'obscurité alentour s'approchèrent pour apprécier mon œuvre. Quelqu'un se mit à applaudir, les autres suivirent, moi y compris.

Joyeux Noël.


Sven Thomasson Vërgson
24ème jour de Décembre 2069

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10 décembre 2009

L'omelette

J'avais rien dans le frigo.


Enfin, presque rien : suffit de quelques oeufs et d'un bon coup de poignet - ça, je maîtrise, je te rappelle que j'ai une grande expérience dans la pratique... du tennis. Et hop, on peut se faire une bonne petite omelette.

J'avais rien dans le frigo, mais la poêle crépitait. Un léger crépitement que j'aime tant, si doux à mes oreilles. Quelques oignons doraient tranquillement, les dès de jambon s'étaient parés d'un bronzage brun à croquer, et la ciboulette mettait un peu de vert dans le jaune des oeufs battus. Il faut toujours mettre un peu de vert, quel qu'il soit. C'est mon principe. Pour la bonne conscience.

Le jaune versé dans la poêle bulla, et j'en salivais d'avance.

Et là, le téléphone sonna - je te laisse imaginer, je fais bien le bruit de la porte d'entrée, moins bien celui du téléphone. Le numéro affiché était celui de mon vieil ami Oji, un Ami avec un grand A, qui habite à perpèt les alouettes, que je ne vois qu'une fois l'an au mieux, que j'ai au téléphone à peine plus souvent. Alors j'ai décroché, on s'est marré, on a discuté de nos vies, on s'est donné des nouvelles - les nôtres, celles de nos amis communs. L'omelette, pendant ce temps, cuisait. Bien sûr, j'ai coupé le feu, mais une omelette qui reste dans la poêle chaude cuit encore. Trente minutes c'est beaucoup, pour une omelette. Mais je m'en foutais : quand j'ai raccroché le téléphone, j'avais le sourire en banane et le coeur gonflé à bloc.

J'ai mis mon omelette archi-cuite dans mon assiette et j'ai commencé à manger. Bon, c'était trop cuit, mais ça passait bien quand même.

Et là, le téléphone sonna - oui oui, la même sonnerie. Le numéro affiché était celui de Gladys, une Amie avec un A, qui habite à perpèt les alouettes - plus loin qu'Oji, c'est dire. Que j'ai au téléphone moins souvent encore. Alors j'ai décroché, j'ai dit "Putain, c'est la soirée !", je lui raconte l'appel d'Oji, on s'est marré. On a parlé de nos vies. L'omelette, pendant ce temps, refroidissait dans mon assiette. Et ça refroidit pas mal en quarante cinq minutes, une omelette. Mais je m'en foutais : quand j'ai raccroché le téléphone, j'étais radieux comme un soleil.

J'ai bouffé mon omelette, en entier. Elle était trop cuite, et elle était froide, mais ça passait bien quand même.

Il semble que l'amitié soit une épice qui rend mangeable les trucs les plus ignobles.


Sven Thomasson Vërgson
10ème jour de Décembre 2069

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07 décembre 2009

La dizième est offerte

C'était un soir comme tant d'autres, un soir durant lequel je glandais, seul, dans mon bloc d'habitation du district 7. Je m'en plainds pas, hein : j'aime bien glander, seul, dans mon appart. Premièrement parce que je suis un solitaire dans l'âme ; secondement parce que j'aime bien mon chez-moi.

C'est que je suis chanceux : j'ai récupéré un lieu de vie plus vaste que celui que j'occupais quand tu m'as connu. Depuis mon retour après mon voyage au bout du monde, j'habite de nouveau le district 7, dans une ruelle plus sombre et plus crade, certes, mais j'ai deux fois plus de place - ce qui n'est pas une mince affirmation quand on vit dans la cité Azur, là où les bloc d'habitation semblent avoir été conçus par des nains. Le proprio est pas chiant, et il est bien content d'avoir trouvé un mec sans histoire comme moi : visiblement je suis plus facile à gérer que le type qui logeait ici avant moi - un plombier amateur de bières et de soirées bruyantes entre amis ayant les mêmes goûts. Tu parles que je suis mieux : si Hurley passe une fois par semaine et si je ramène une fille une fois par mois, c'est que je suis en période d'hyperactivité.

Bref, c'était un soir comme tant d'autres, sans Hurley et sans fille. Mais pas sans bière, hé, je ne suis pas curé.

* Krrrrrrrrrrrrrrrrrr ! *

Ouais, il est assez agressif le buzzer de ma porte d'entrée. Mais vu que j'attendais personne, j'ai considéré que c'était une erreur. J'ai pas bougé.

* Krrrrrrrrrrrrrrrrrr ! *

"
Pfff, ouais, j'arrive !" que j'ai râlé, en levant à contrecœur mon cul du creux merveilleusement adapté de mon canapé.

Quand j'ai ouvert la porte, je me suis retrouvé face à un ado dont le blouson rouge m'a semblé un peu trop grand. Son casque de scooter, légèrement de travers, avait la sangle détachée, et le logo jaune criard me fit plisser les yeux. Mais le truc VRAIMENT louche, c'était la boîte à pizza qu'il me tendait.

"M'sieur Libier ? Vot' quat' fromages, chaude à souhait !"

J'ai levé un index, ma bouche a fait un drôle de truc - tu sais, un peu comme quand tu fais un bisou, un gros smack, à un enfant - sauf que je faisais les gros yeux.

"C'est la dizième du mois, m'sieur, savourez bien, elle est gratuite..."

La dixième du mois ? Sans déconner. T'as vu quelle date on est ? Fin gourmet, notre bon monsieur Libier. Plombier, ça paie assez pour se payer plein de pizzas, apparemment.

"M'sieur Libier ?"

J'ai défroncé les sourcils, et un sourire a lentement remplacé la drôle de moue que formaient mes lèvres.

"J'la prends. Merci mec.
- De rien m'sieur"

J'ai pas compris comment ils ont fait pour livrer la dixième pizzas de monsieur Libier à son ancienne adresse. Mais j'm'en tape : j'adore les pizzas quatre-fromages.


Sven Thomasson Vërgson
7ème jour de Décembre 2069

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03 décembre 2009

Monsieur Batier

"Alors Sven, le chipset, on le monte sur la X20 ou la X50 ?"

J'ai haussé un sourcil, mais j'ai terminé de souder mon composant avant de lever mon œil de la loupe vers Rudy. Rudy, c'est le nouveau. Il est jeune, il est nerveux, il est dynamique, il est plutôt doué. J'l'aime bien. Mais sa question, là...

J'ai inspiré, et j'ai gueulé dans l'atelier.

"M'sieur Batier ?"

Le patron a débarqué au milieu des postes d'intégration, son grand sourire niais accroché entre ses oreilles comme un hamac.

"Le chipset, M'sieur Batier, on le monte sur la X20 ou la X50 ?"

Il a joint le bout des doigts de la main droite avec leurs homologues de la main gauche. Il a eu ce petit tic de l'épaule qui m'agace tant.

"Alors en fait, môsieur Vërgson..." - il prononce le 'son' de mon nom comme dans 'maison', ça m'irrite aussi - "Alors en fait, môsieur Vërgson, le client voudrait les deux. Alors on fait un carton de X20, et un de X50, en geste commercial, ce sera mieux."

J'ai hoché la tête sans sourire, il a quitté l'atelier, et j'ai fait un petit signe à Rudy. Genre 'tu as ta réponse'. Il s'est mis au taf de suite. Moi pas.

Le soir, Rudy souriait fièrement. Faut dire que tenir toute l'après-midi une cadence de 24 cartes par heure pour les X20 - un poil plus pour les X50 - c'est beau. Ah, ma foi, j'ai plus vingt ans moi. Il était en train de scotcher le second carton quand le patron a débarqué à mon poste de travail.

"Au fait, môsieur Vërgson. Etant donné que ce sont des prototypes et que le client paie à 90 jours, on ne fera que des X20, je pense. J'ai une trésorerie à gérer, moi..."

Par-dessus l'épaule de Batier, j'ai vu Rudy qui se décomposait. Il était écœuré. Moi pas.

Le lendemain en fin de mâtinée, Rudy finissait - l'œil sombre - le carton de X20. Après avoir perdu une heure à démanteler les X50. Moi, j'avais toujours rien glandé sur le projet.

"Ayé Sven, j'ai fini. Prêt à livrer."

J'ai fait la moue.

"Quoi ?" qu'il a demandé.

"Mmhh... j'crois pas."

Le patron est arrivé les bras en croix, souriant comme un démon venant de faire signer un pacte diabolique à un cardinal candidat à la papauté.

"Grande nouvelle môsieur Vërgson ! Le client est pressé, il a signé le devis pour le chipset ! Rajoutez un carton de X50 aux deux premiers initialement prévus !"

Un grand 'blonk' a résonné quand l'énorme rouleau de scotch marron a cogné la table d'acier. Rudy quitta l'atelier dans un cri de rage. Il était furieux. Moi pas.

"Qu'est-ce qui lui prend ?" demanda monsieur Batier.
"C'est pas très productif, comme attitude. Ah, môsieur Vërgson, les jeunes, de nos jours, je vous jure..."

Les jeunes, de nos jours, ils sont tout plein de naïveté et de perfectionnisme.

Moi pas.


Sven Thomasson Vërgson
Troisième jour de Décembre 2069

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21 novembre 2009

Patate, patate toi-même

La patate est un aliment fantastique.

Il est possible de la faire cuire longuement dans une eau bouillonante, avec quelques épices et une gousse d'aïl, de l'écraser ensuite amoureusement en y ajoutant un jaune d'oeuf. Un peu de sel et de poivre, et tu as une purée, simple et délicieuse.

Il est possible de la couper en dès et de la faire revenir à la poêle, avec de l'aïl et du persil. Quand les cubes seront bien cuits, bien dorés, croustillants dehors et moelleux dedans, tu auras des pommes de terre sautées à tomber à la renverse.

Il est possible d'en faire de petits bâtonnets à frire dans l'huile bouillante. Quelle génération n'a pas craquer à croquer de bonnes frites maison ?

Il est possible de les faire cuire à la vapeur, tout simplement, pour ensuite faire couler dessus un quelconque fromage fondu.

Il est possible de les faire cuire dans ton four avec ta volaille, de les faire cuire dans ta cocotte avec ton ragoût, d'en faire une salade... merde quoi ! Il y a cent cinquante millions de façon de déguster la patate !

* Crock *

"Ouais, ben moi je la mange crue, comme ça" m'a-t-elle dit en regardant les traces de dents dans le légume qu'elle tenait entre le pouce et l'index.

"Hérétique" ai-je répondu, me renfrognant dans un mutisme digne, ne pouvant m'empêcher de lorgner vers la cuisine en imaginant tout ce que je pourrais faire de délicieux avec cette somptueuse matière première.

* Crock *

J'abandonne.



Sven Thomasson Vërgson
21ème jour de Novembre 2069

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15 novembre 2009

Quantique

"Onde ou particule ?"

Ouais. C'est Hurley. Si tu n'es pas d'humeur scientifique, reviens plus tard.

"Allez Sven, onde ou particule ?"

Tu sais à quel point il est chiant dans ces moments-là ? Ouais, ben si toi tu le sais, imagine alors à quel point je le sais moi-même. J'ai soupiré et lui ai lancé un regard que j'espérais empli de chatons.

"La physique quantique, Sven, c'est absolument génial.
- Grrr..."

Perdu : au lieu de mignons chatons dans les yeux, j'avais un chat de Schrödinger dans la gorge.

"N'as-tu jamais l'impression, Sven, que tout tourne autour de toi, que seules tes perceptions rendent ce monde réel ? La lune existe-t-elle quand je ne la regarde pas ?"

En fait... si, ça m'arrive de penser comme cela. Et pas que quand j'ai bu. C'est assez fascinant de penser que nous ne comprenons pas grand chose au monde, à sa construction, à son fonctionnement. Que demain une découverte majeure peut bouleverser nos vies. Tel le fameux chat cité plus haut, je m'amuse à penser que, enfermé dans ma chambre, je suis hors du temps et hors du monde. Personne ne sait que je suis là, personne ne sait si je suis endormi, si je bouquine, si j'écoute de la musique. Je n'existe plus.

Mais en règle générale, penser que les choses peuvent avoir deux statuts en même temps, ça me donne vite le tournis. Je deviens à la fois mélancolique et étrangement serein. Inquiet et rassuré à la fois. Et j'ai au final la sensation d'être lucide à l'extrême et complètement désorienté. Bref, je te le dis : ça me fait mal à la tête. Deux choses à la fois, c'est trop pour mon cerveau de mec.

"C'est ça le secret, Sven !
- Hum ?
- Les femmes ont un cerveau quantique : c'est pour ça qu'elles peuvent aisément faire deux choses en même temps."

Et surement pour ça qu'elles ne peuvent pas répondre clairement à une question simple, et provoquent chez moi migraine et tournis.


Sven Thomasson Vërgson
15ème jour de Novembre 2069

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08 novembre 2009

Mauvais souvenir

Linette est une chic fille.

C'est une adolescente un peu paumée, qui parle peu, qui n'est pas très adroite, voire plutôt gauche... et carrément lente. Lewis a accepté de la prendre en stage au Jazz Cat, sans qu'il n'ait pu me donner une seule bonne raison à cela. Sans doute un service qu'il rend aux parents, parce que très franchement, elle n'est pas douée. Hier soir, la voir porter un plateau empli de verres m'a mis les nerfs en pelotte pour toute la soirée.

Ses pieds traînent sur le sol et j'ai la fâcheuse habitude de scruter ses chaussures à la recherche de bave d'escargot. Les fans de poésies de l'Avant diraient que rien ne sert de courir, qu'il faut partir à point. Dans le cas de Linette, elle ferait mieux de partir bien avant le point. Il est même fort probable - suggérait Hurley hier - que c'est en l'observant qu'on a inventé le pas de danse nommé 'moon walk', tant on a l'impression qu'elle recule quand elle avance. Personnellement, j'espère juste qu'elle pense à la vitesse à laquelle elle marche, parce que sinon elle doit sacrément se faire chier...

Mais bon, c'est une chic fille.

Je suppose que c'est à cela que je suis sensé comprendre que je suis devenu un vieux con : des jeunes moins lestes que la grand-mère d'HD, ça m'énerve (et la grand-mère d'HD, je t'en ai jamais parlé encore, mais elle est fripée comme un ravioli chinois et elle a les bras et les jambes comme les baguettes qui servent à les manger).

Quoi, merde : quand on est jeune, on devrait être plein de vie. Linette, elle est pleine de vide. Elle a 15 ans mais semble blasée de l'existence. Elle n'aime rien, ne fait rien en dehors de son 'travail', n'a pas plus d'amis que de passions. Et dans quelques années, elle va soudain prendre conscience que la vie c'est pas ça, elle va réagir (surement). Mais alors elle regrettera toutes ces années de molesse, durant lesquelles elle a vécu la vie à la vitesse d'une tortue paraplégique.

C'est sûr.

Je suis bien placé pour le savoir.



Sven Thomasson Vërgson
8ème jour de Novembre 2069

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29 octobre 2009

Influences cinématographiques

L'autre fois, en sortant dans la galerie plongée dans la pénombre nocturne, je me souviens très bien avoir sursauté à l'écho d'une bataille de chats. Je me souviens avoir marché les poings crispés au fond de mes larges poches, prêts à en découdre avec le premier mort-vivant venu. Je me souviens avoir scruté les ténèbres à l'affût du danger, avoir senti et ressenti le sang battant dans mes tempes, et avoir éprouvé la chaleur de la tension nerveuse alors même que la température de la galerie ne devait pas dépasser les cinq degrés celsius. C'est quand même dingue à quel point tout notre être - corps comme esprit - peut être influencé un temps par une ambiance aussi fictive qu'un film vu au cinéma. Il aura suffit d'un long-métrage de série Z bourré d'hémoglobine comme ce "Glace de sang" pour me rendre nerveux, inquiet et apeuré pour toute une soirée.

Un autre souvenir me revient : un vigile de fast-food nous demandant poliment de vider les lieux, Hurley HD et moi, parce qu'on se marrait tellement que les autres clients nous prenaient pour des poivrots ou des drogués. Alors qu'en fait l'excellente comédie que nous venions de visionner nous avait tant plue que nous rejouions encore et encore les scènes, échangions les dialogues, et rigolions comme des baleines à bosses, pliés en deux et les larmes aux yeux, hystériques et emportés par une vague de bonne humeur qui n'avait désormais plus rien de rationnelle. Au point où nous en étions, ce n'étaient même plus les gags du film qui nous faisaient rire.

C'est la raison pour laquelle je ne vais jamais (jamais, jamais, jamais - jamais) voir un film sentimental et romantique au cinéma lorsque je suis seul. Jamais. Parce que si je le faisais, je serais sans doute capable de me serrer moi-même dans mes bras, et que je pourrais me ruiner - parce que de nos jours ça vaut une véritable fortune - chez le fleuriste qui se fait des couilles en or au coin de la rue du cinéma. Pour ne donner le bouquet à personne, en plus. Lorsque la lumière se rallumerait pendant le générique de fin, je chercherais la demoiselle la plus proche pour l'embrasser tendrement du bout des lèvres, en enroulant une mèche de ses cheveux sur mon index si grossier et malhabile.

En plus, cette jolie petite blonde a un physique de jeune première et un regard candide, alors que les noms des acteurs défilent encore à l'écran, flous et dissipés dans la lumière blafarde qui ranime les spectateurs. Je la regarde, elle me regarde, je cligne des yeux, et son mec pose sa main sur sa cuisse en lui demandant si elle a aimé le film.

C'est alors que je me félicite d'avoir choisi ce bon gros film d'action, empli de fusillades, de bastons et de cascades à effets spéciaux.



Sven Thomasson Vërgson
29ème jour d'Octobre 2069

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24 octobre 2009

Kigo

"Des mètres de neige
Comme un grand épais linceul
Hiver sur le monde."


Quand HD parle poésie - avec moi ça n'arrive pas souvent, je ne suis pas un poète, et j'ai même une sorte d'allergie qui fait que j'ai rapidement tendance à devenir grossier dès que j'entends des rimes - quand HD parle poésie, disais-je, ça laisse toujours comme un blanc. Même si comme moi tu n'aimes pas la poésie, tu n'en ressors qu'avec l'envie de répondre "c'est magnifique, ô grand maître". Et tu t'éloigne en claudiquant, le dos voûté, en te flagellant le dos à l'aide d'un bouquet d'orties fraîches, en te grattant furieusement la balafre qui te barre le visage et qui te rendait si laid que tes camarades te jettaient des pierres à l'école.

Bref : il est bon, ce con.

Il est bon, et il n'est pas hautain, rabaissant dès qu'il le peut son art au niveau du quidam moyen  (je ne suis pas le quidam moyen, niveau poésie : moi, je suis "moyen moins"). Et HD étant très fier de son origine nipponne (je ne sais pas ce que j'ai avec les parenthèses et les blagues pourries, aujourd'hui, mais je vais réfréner celle-ci), j'ai fini par apprendre pas mal de choses au sujet de la poésie japonaise, depuis l'époque médiévale en passant par l'Avant pour en arriver à notre très chère période glacière.

Au final, l'expérience m'a montré que beaucoup de choses nous font peur de par leur nom ou leur aspect, sans pour autant que ce soit si compliqué au final. Je ne suis pas un samouraï des mots, et je ne me serais sans doute pas bien intégré à l'ère Meiji, mais je me targue désormais d'être un peu moins effrayé à l'idée de découvrir de nouvelles choses.

"Alors Sven, tu as du mal avec les haïkus ?
- Ben... le terme me faisait un poil peur, comme souvent dès qu'on parle de poésie.
- Mais c'est bon maintenant ?
- Oui, c'est bon HD, tu peux éteindre la lumière..."

Sven Thomasson Vërgson
24ème jour d'Octobre 2069

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20 octobre 2009

Bien rangé

J'ai buté dedans comme on tape du pied dans un trousseau de clefs oublié. Je l'ai reconnue en souriant, comme on reconnaît un truc adoré qu'on croyait avoir perdu, et qu'on retrouve par hasard sans vraiment l'avoir cherché.

En général, ça arrive alors que tu cherches autre chose : tu retournes ton appart, tu vides tes tiroirs, époussète tes étagères, et tu tombes alors sur ce truc que tu ne te rappelais même pas posséder... alors que tout ce temps, il ne t'a jamais quitté. Et là, tu oublies tout le reste : ce que tu cherchais, le bordel que tu as foutu, ton rendez-vous chez le coiffeur pour ta permanente (j'ai choisi une image qui parle à mes lectrices : je ne vais jamais chez le coiffeur). Tu oublies tout, te dis-je, et tu souris en te rappelant à quel point tu l'aimes, ce truc.

Et mon truc à moi, ce sont les yeux bleus.

"Oups, pardon, je... hé ? Svetlana ?"

Elle a sourit, j'ai cligné des yeux sous l'éblouissement, et elle m'a fait la bise.

Et tu perds alors toute rationnalité : cela fait des semaines, des mois, voire des années que tu avais perdu ce truc de vue. Il est donc absolument prouvé que tu peux vivre sans. Le problème, c'est qu'à cet instant précis, tu es dans l'incapacité complète de te rappeler comment.



Sven Thomasson Vërgson
20ème jour d'Octobre 2069

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