Blanc comme neige...

Le blog d'un terrien en 2067, rédigé depuis une cité enterrée sous la glace et la neige, à une époque bouleversée par les changements climatiques.

26 octobre 2007

Sur mes gardes

J'étais adossé dans le noir, fondu dans l'ombre que le mur découpait dans la toile de lumière du réverbère. Mon grand manteau me protégeait du froid stagnant de la galerie souterraine, et j'en avais relevé le col autant par coquetterie que par soucis de discrétion. Mon souffle se condensait en légères volutes blanches à chacune de mes expirations, et je me mis à penser que si j'étais fumeur, j'aurais certainement un mégot au bec, prêt à le balancer d'une chiquenaude dès que ça bougerait.

Je me redressais soudain et jetais ma clope virtuelle au sol : il sortait. Il s'esclaffait à la blague certainement désopilante de son subalterne, nouant d'un air détaché sa belle écharpe de marque autours de son cou. Il échangea encore quelques paroles, fit signe qu'il faisait froid, et salua le sergent qui parti de son côté. Le lieutenant, lui, entama un trajet que je connaissais par cœur et qui le mènerais jusque chez lui, dans le district 6.

Le chef de la sécurité du district, Lian Karrup, marchait à travers la cité souterraine de la Baie d'Azur, et je le poursuivais.

C'est étrange, quand même, de se rendre compte à quel point l'être humain se fabrique des habitudes. Mes filatures se suivent et se ressemblent, et ce soir ne faisait pas exception à la règle : il traversa les voies circulatoires aux mêmes passages protégés, s'arrêta quelques immuables secondes devant l'éternel antiquaire de l'Avenue Ronin (dont la devanture n'évolue pourtant pas souvent), plaisanta gaiement avec la boulangère de l'entrée de district, et lui acheta le même pain rond que d'habitude. Elle ne lui demanda même pas ce qu'il désirait.

Karrup arriva enfin à son bloc d'habitation, tapa quelques touches sur le digicode - 7531B - et poussa la lourde porte de l'épaule en tenant son pain contre sa poitrine. Le panneau d'acier se referma de lui même dans un "clang" bien sonore qui résonna dans la galerie désertée. Ainsi prenait fin ma surveillance, cette pitoyable et inutile filature qui pourtant me rassure un peu, à chaque fois. Depuis le temps qu'il me laisse tranquille, je m'attends un peu plus à ce qu'il m'arrive une grosse tuile : il a beau sourire à la boulangère, je sais qu'il ne m'a pas oublié. Je suis certain que lui me surveille. Alors j'ai l'impression de lui rendre ainsi la monnaie de sa pièce.

Le chef de la sécurité du district, Lian Karrup, vit sereinement dans la cité souterraine de la Baie d'Azur.

Et le jour où tu croiras que je t'ai oublié, Lian, et que tu repasseras à l'attaque, tu arrêteras de te méprendre. Tu finiras par comprendre. Par comprendre que j'ai toujours été juste derrière toi. Derrière chacun de tes pas.

Derrière chacun de tes pas.

Sven Thomasson Vërgson
26ème jour d'Octobre 2067

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27 juin 2007

La première fois

J'allais ouvrir les yeux après une nuit de sommeil plutôt calme quand ma récente visite au Jazz Cat fit remonter des souvenirs que je croyais pourtant avoir bien enfoui au fin fond de mon cerveau, tel un cadavre enterré aux confins de la toundra. Mais ça a fait un petit air de piano un peu vieillot, et je me suis revu dans cette ruelle du district 3, près à pousser la porte d'entrée du...

***

Je pousse la porte d'entrée du Jazz Cat en sifflotant, et prend une longue inspiration par le nez : foutreneige, j'adore cette odeur. Je lève une main à l'attention du vieux Jay au piano, et tandis que son regard quitte le clavier pour me saluer d'un signe de tête, ses doigts fins et secs comme des brindilles s'amusent toujours sur un rythm'n'blues sans fausse note.

Je m'accoude au bar en souriant, et la grosse main de Lewis se pose fraternellement sur mon avant-bras.

"Wow, Vë'gson, comment ça va mon f'è'e ?
- En pleine forme ! Dis-donc, y'a du monde ce soir !
- Comme tous les samedis soi', mon f'è'e.
- Ton père tiens la forme, dis-moi.
- Su'tout quand il a un public. Si je l'écoutais on fe'me'ait pas de la nuit ! Il est litté'alement inc'evable..."

Mon verre de rhum ambré habituel apparait comme par enchantement dans le creux de ma main. Je fais lentement tourner le verre, savourant l'odeur et la couleur. Une couleur d'or, comme si on avait mis des rayons de soleil en bouteille. Je suis bien, je me sens chez moi, entre amis, serein.

"Dis-moi, Vë'gson, tu la connais la nana qui discute avec Toddy ?"

Discrètement, j'observe du coin de l'oeil la table qu'il m'indique du menton, au fond, à l'opposé de la scène. Le p'tit Todd - un dealer un peu minable du district 5 - boit une bière en tremblant. Pâle et famélique, il me fait de plus en plus pitié : j'l'avais connu à une époque où c'était un brave type, mais il était tombé bien bas ces derniers temps. Ma foi, ça fait toujours quelque chose quand on voit quelqu'un qu'on connaît bien se tuer à petit feu.

La fille qu'est avec lui, c'est pas vraiment son genre. Ou plutôt je pense que todd n'est pas vraiment le genre de mec qui plaît à ce type de femme. Objectivement, elle n'est pas particulièrement jolie, mais elle a quelque chose. Un charme. Un regard volontaire. Et des yeux clairs ressortant sur des cheveux noirs. Elle parle, Todd lui répond, et elle prend des notes. Beaucoup de notes. Je me retourne vers Lewis.

"Nan, jamais vu. Mais je fréquente plus trop Toddy, tu sais. J'espère qu'il s'est pas collé de nouvelles emmerdes aux fesses.
- Elle est pas t'op son gen'e... moi je dis qu'il y a anguille sous 'oche...
- Je dirais même qu'il y a cachalot sous gravillon, mais j'ai aucune intention de me mêler de ça : ça va encore m'attirer des problèmes !
- T'as bien 'aison, mon f'è'e."

***

Ben ouais. C'est ça le pire : j'avais raison.

Sven Thomasson Vërgson
27ème jour de Juin 2067

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22 juin 2007

Le Jazz Cat

"Wow ! Salut, Vë'gson. Dis-donc, ça fait un sac'é bail..."

J'étais parti du boulot un peu plus tôt que d'habitude. J'avais longuement hésité, mais finalement décidé de me rendre au crématorium : je lui devais bien ça, à Katrina.  Elle est morte il y a un an, jour pour jour. Un mois avant que je ne me décide à évacuer mon cerveau sur ce blog, jour pour jour. C'était le 21 Juin 2066.

Je ne suis pas resté longtemps. Et j'ai pas envie d'en parler. Je suis rentré en traînant les pieds, ma grande carcasse déambulant dans les galeries tel un zombie. Et c'est là que j'ai vu le chat, un gros matou qui me matait depuis une conduite d'aération éventrée. Alors j'ai soupiré puis bifurqué, entrant dans le district 3 pour la première fois depuis un an.

Quand je suis arrivé devant le piano-bar, je suis resté planté devant comme un lampadaire. L'enseigne du "Jazz Cat", aussi défraichie que dans ma mémoire, surplombait encore la vieille porte d'entrée en bois, et la silhouette noire d'un chat, debout sur ses pattes arrières, jouait pour l'éternité du saxophone sur son toit de tuiles rouges.

Le visage toujours aussi fermé, j'ai finalement poussé la porte, pénétrant dans la salle obscure, pénétré par un calme morceau de piano qui me fit vaciller. Je me demandais qui jouait, puisque le vieux Jay n'était plus, mais mes yeux cherchèrent d'abord la présence du barman... qu'ils ne trouvèrent pas, car le comptoir se révéla innocupé. C'est alors seulement que je me rendis compte qu'il n'y avait aucun client, et que la seule présence autre que la mienne était celle du barman... installé devant le piano.

"Wow ! Salut, Vë'gson. Dis-donc, ça fait un sac'é bail..."

J'avais une boule dans la gorge, et je n'ai pas réussi à lâcher le petit salut désinvolte que j'avais répété. Lewis m'observait du coin de l'oeil, ses doigts jouant divinement ce même vieil air. Ce vieil air sentant le renfermé, enfermé depuis trop longtemps dans une cellule aménagée au fin fond de ma mémoire. Fallait aérer, mais la serrure était un peu rouillée.

Je m'installais sur un tabouret haut du bar. Il arrêta de jouer, et leva son immense silhouette de black. Lewis était aussi imposant que son père Jay était rachitique : j'avais toujours supposé qu'il devait tenir de sa mère, mais j'avais jamais osé lui en parler. Il n'avait pas changé, en un an, et arborait toujours un crâne mieux rasé que ses joues, un anneau d'or à l'oreille et un vieux polo ras du cou aussi foncé que sa peau d'ébène. Il passa derrière le bar, et entreprit lentement de me servir un verre. La mélodie cristalline de la bouteille et des glaçons remplaça avantageusement le piano dans ma tête.

"ça m'fait plaisi' de te voi'."

Je ne pus répondre : j'avais la gorge sèche. Ou humide. En boule. Ou Nouée. Que sais-je ? J'attendais impatiemment qu'il pose enfin le verre de rhum que je n'avais pas commandé devant moi, mais il était d'une méticulosité diabolique. Et quand finalement il installa un sous-verre à portée de ma main droite et qu'il y déposa précautionneusement le breuvage ambré, je n'y touchais pas. Lentement, le colosse marcha jusqu'à une étagère et me rapporta un ramequin de cacaouètes grillées. Puis il entreprit de rincer des verres, en les essuyant interminablement avec un torchon blanc immaculé.

Nous sommes restés presque une heure sans échanger la moindre parole. J'ai savouré le rhum qui, lui aussi, avait un goût de passé. J'ai payé en laissant la monnaie. Puis je suis sorti.

Et tandis que je m'éloignais, je crus entendre à nouveau les premiers accords de piano de "White like a snow flake".

Sven Thomasson Vërgson
22ème jour de Juin 2067

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14 décembre 2006

Saccage (4/4)

22:42 - la version de Karrup

"Monsieur Vërgson bonsoir. Vous avez de la chance de me trouver au poste, je suis rarement là aussi tard.
- Une amie m'a dit que vous y étiez encore quand elle est partie.
- Je vois.
- Il paraît que vous avez perquisitionné chez moi ?
- En effet."

En effet. Sur la base d'informations fiables, mais dont nous ne pouvons pas - secret professionnel oblige - révéler la source, nous avons en effet procédé en cette fin d'après-midi à une perquisition réglementaire à votre domicile du district 5.

Puisque vous étiez absent, et en vertu des droits que nous conférait le mandat en notre possession au moment des faits, nous avons opéré une entrée dans l'appartement. Nos hommes ont consciencieusement fouillé votre domicile, sans rien y trouver de compromettant. Votre amie, interrogée, a été remise en liberté avec nos plus plates excuses. J'espère d'ailleurs et très sincèrement qu'aucun de mes hommes n'a commis d'impair lors de la fouille...

"Oh, à peine, mon appartement est saccagé !
- Vraiment ? J'en suis navré. Ce n'était pas le cas lorsque nous en sommes partis, mais puisque la porte ne fermait plus parfaitement, vous avez dû être victime d'un visiteur inopportun.
- Un visiteur inopportun, ouais, je crois bien.
- Vous désirez porter plainte, Monsieur Vërgson ? Je vous promets je m'occuper personnellement de l'enquête.
- Comme pour l'affaire Katrina Lenkov ?"

Voilà. J'ai grillé ma dernière cartouche envers Karrup. La plus grosse, mais certainement la plus efficace.

Son regard et le tremblement de sa lèvre inférieure me permettent de croire que, cette fois, il me laissera un peu tranquille. Il sait que je ne bluffe pas. Que s'il ne veut pas voir ce dossier revenir à la surface, va falloir qu'il me lâche un peu.

Hein ? L'affaire Katrina Lenkov ? C'est une longue histoire.
Je ne te la raconterais que si Karrup dépasse les bornes une dernière fois. Je te la raconterais, et je la jetterais à la face du monde.
En attendant, tu m'excuses, mais j'ai un appart à ranger.

Sven Thomasson Vërgson
14ème jour de Décembre 2066

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13 décembre 2006

Saccage (3/4)

22:15 - la version de Svetlana

"Allo, Sven ?
- Svetlana ? Qu'est-ce qui t'arrive ?
- Ils viennent seulement de me laisser le droit de passer un coup de fil. Je suis chez les flics.
- J'arrive.
- Merci !"

Merci ! Et dire que je voulais te faire la surprise ! C'est moi qui ai été surprise...

En sortant du cabinet je suis venue chez toi, je voulais te remercier pour les fleurs de la dernière fois, et puis tu me devais encore un dîner, alors je me suis dit que, bon. Je suis arrivée en fin d'aprem. Cinq, six heure, je ne sais plus trop. J'ai frappé, mais tu n'étais pas là. Je me suis dit que tu avais été retenu au boulot, mais vu tes horaires j'ai pensé que tu ne tarderais pas trop. J'ai fait le planton devant ton appart.

Et puis soudain, ils me sont tombés dessus. Les flics. En tenue d'intervention, avec les fusils et tout le tralala. Les mains contre le mur, les menottes, la totale ! Ils m'ont dit que c'est toi qu'ils espéraient chopper à cette heure, et m'ont demandé plusieurs fois en rigolant si j'étais venu "acheter ma dose". Et comme je ne comprenais rien, le chef de l'escouade - le responsable de sécurité Karrup - m'a dit qu'ils savaient tout, que tu étais un dealer, qu'ils étaient sûrs de trouver de la drogue chez toi. Ils m'ont déroulé un mandat sous les yeux, et ils ont défoncé ta serrure au bélier. Ils sont entrés comme s'ils s'attendaient à confronter dix terroristes armés. Le chef rigolait en me tenant compagnie à l'extérieur, en répétant "allez, trouvez-moi cette drogue !".

Au bout de cinq minutes, y'en a un qui est venu lui parler à l'oreille, l'air grave, et alors le chef Karrup a arrêté de rigoler. Il a ordonné de m'embarquer, et de poursuivre une fouille plus strict de l'appartement. Très vite, ça a commencé à faire plus de bruit à l'intérieur, mais je n'ai pas pu rester.

Ils m'ont emmené au poste et m'ont cuisiné sur d'où je te connais, nos relations, nos affinités avec la drogue, si j'étais déjà venue chez toi, si j'avais pas déjà vu de la drogue traîner sur une table de ton salon...

"Ils t'ont pas brutalisée au moins ?
- Non, ça va, ils ont même été plutôt penauds sur la fin. Ils m'ont fait des excuses.
- Des excuses ? Karrup t'a fait des excuses ?
- Y'avait intérêt, sinon je lui rentrais dedans !
- Oh, mais c'est bien ce que j'ai l'intention de faire !"

Ce coup de fil qui m'envoie faire une réparation bidon à l'autre bout de la cité un jour où je travaille pas, HD qui trouve de la drogue chez moi après "avoir eu du mal à ouvrir ma serrure", cette perquisition particulièrement optimiste de Monsieur le Responsable de Sécurité Karrup : tout cela puait le coup monté. Et moi j'ai autant de mal à me boucher le nez qu'à fermer ma gueule.

(à suivre)

Sven Thomasson Vërgson
13ème jour de Décembre 2066

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12 décembre 2006

Saccage (2/4)

21:53 - la version de HD

"Salut, face de citron.
- Ah. Sven. Je me doutais que tu viendrais.
- C'est donc toi ?
- Oui. Désolé, je vais t'expliquer. Entre."

Entre. Installe-toi. Désires-tu du thé ? Tiens, je te rends ton double de ta clef, je suppose que tu ne voudras plus que je l'ai. Tu me l'avais laissé pour quand je vais faire le plein d'ingrédients chez le grossiste asian du cinquième district. J'y suis passé, ce matin, et je t'ai ramené des nouilles et de la sauce nuok-nam, comme d'habitude. Vu que tu n'étais pas là, je suis entré te déposer ça à la cuisine.

D'abord, j'ai eu un peu de mal avec la clef, elle ne tournait pas bien dans la serrure. Et puis, j'ai trouvé un mot griffonné, par terre en entrant. Il était écrit "j'ai besoin de la blanche avant midi, tél moi". J'ai été intrigué, j'ai fait le tour de l'appart, et je l'ai vu.

Tu sais, je suis ton ami. Si tu as des problèmes d'argent, ou quoi que ce soit, tu sais bien que ma famille et moi on t'aidera. Mais j'ai été très déçu quand j'ai compris que tu trafiquais. J'ai été furieux, même. C'est dégueulasse de faire ça, Sven. Alors oui, je suis désolé, mais quand j'ai vu le sachet de drogue sur la table basse du salon, j'ai été tellement dégoûté que j'ai été immédiatement le jeter aux chiottes. Je suis reparti juste après, mais je me doutais bien que tu viendrais ce soir.

"Ecoute HD, c'est pas à cause de ton accent, là, mais j'ai rien compris à ton histoire.
- Comment ça ?
- C'est toi ou c'est pas toi qui a foutu mon appart en l'air ?
- Comment ça ? J'ai jeté la drogue, mais ton appartement était entier quand je suis parti.
- Par toute la neige de ce nouveau monde, mais de quelle drogue tu parles ?"

(à suivre)

Sven Thomasson Vërgson
12ème jour de Décembre 2066

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11 décembre 2006

Saccage (1/4)

19:32 - l'appartement

Je rentre chez moi pour découvrir que mon appartement est complètement saccagé : tiroirs ouverts et renversés au sol, placards sans dessus-dessous, matelas retournés, fringues éparses, canapé éventré... je débute mon enquête.

20:46 - la version d'Hurley

"Bon Hurley, le voisin du dessus m'a dit qu'il t'a vu !
- Sans déconner, Sven, tu crois quand même pas que j'aurais pu faire ça ?
- Bien sûr que non, mais j'aimerais bien que tu me racontes ta version. J'y comprends que dalle, là.
- Bon, d'accord... Tout a commencé hier matin..."

Tout a commencé hier matin... mais tu vas encore te foutre de ma gueule. Ah, tu vois, je te l'ai même pas encore dit que tu souris déjà ! Ben ouais, je suis amoureux Sven, qu'est-ce que j'y peux ? J'ai pourtant pas de cible tatouée sur la poitrine, mais l'autre Cupidon il fait pourtant mouche à tous les coups.

Bref, je l'ai rencontré hier, au boulot. J'avais rendez-vous avec elle ce midi, mais je savais pas quoi me mettre. Et j'ai pensé à ta super chemise, tu sais, la blanche avec les trucs brodés dans le dos là ? Je me suis dit que ça ferait classe, et je savais que tu bossais pas aujourd'hui, alors je suis passé ce matin. Il devait être presque onze heure.

J'ai frappé à ta porte, mais ça répondait pas. J'ai cru que tu pionçais, alors j'ai insisté, mais le voisin a pas trop apprécié. Il est sorti et m'a gueulé après, pas étonnant qu'il s'en souvienne. Alors j'ai fouillé dans mes poches, j'ai trouvé un bout de papier, et je t'ai griffoné un mot que j'ai glissé sous ta porte. Et puis je suis repartis, c'est tout, je te jure !

"T'es pas rentré chez moi ?
- Bien sûr que non ! Comment je serais rentré, j'ai pas la clef !
- La clef... la clef... oh putain, la clef !"

(à suivre)

Sven Thomasson Vërgson
11ème jour de Décembre 2066

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29 août 2006

Le tunnel du vieux square

Le tunnel du vieux square est un repère d’insectes mutants, un édifice branlant empli de chausse-trappes, un lieu instable et extrêmement dangereux. L’amoncellement de débris qui le jonchent et l’amas végétal qui en a pris possession le rendent difficilement accessible, pour ne pas dire carrément casse-gueule. Il est impossible de s’y déplacer autrement qu’en marche lente et précautionneuse sous peine de s’y fouler une cheville, de s’y déboîter un genou ou de s’y déchirer quelques ligaments croisés.

Moi, je cours à en perdre haleine. Ma lampe torche s’affaiblit de foulée en foulée, et j’éclaire d’un faisceau tressautant les mains de pierres et de fer qui cherchent à attraper mes pieds. Je saute par-dessus une souche, retombe sur un amoncellement de gravas qui roule sous ma semelle, rebondis vers un bidon d’acier qui sonne vide, et atterris dans une flaque sans interrompre ma débâcle. Ma respiration n’est plus du tout régulière, et mes poumons ne suivent pas le rythme de mon cœur. Je cours comme si je me foutais de mes chevilles, de mes genoux, de mes ligaments croisés. Je cours comme un fou, comme si la mort était à mes trousses. Et en vérité, je pense que c’est le cas.

Le bruit d’une pierre qui roule dans mon dos, et je redouble d’efforts, parce que je ne sais pas si c’est ma pile de gravas qui s’écroule complètement ou si ce sont EUX. Au bout du tunnel, enfin, un point de lumière. Je souris. Trébuche. Tombe en avant. Lâche ma lampe qui s’éteint dans un choc métallique. Douleur dans ma main gauche et dans mon genou. Merde. Mon genou. Relève-toi, Sven, t’as encore toutes tes dents, mais ça va pas durer si tu te magnes pas le fion ! Un liquide chaud coule le long de mon poignet, mais le genoux tient. Je ne vois plus que le point de lumière au loin. Je cours. Cours. Cours !

Je me traîne, en fait, et j’en suis conscient. Mon genou me supporte, mais parmi les décombres du tunnel, les vestiges de mon corps de sportif et les résidus de douleurs, j’ai la démarche vieillissante d’un papy paraplégique. La pensée fugitive que je suis déjà mort, courant vers la lumière, me traverse l’esprit. Heureusement que j’ai mal partout, sinon ma paranoïa me dirait sans doute : «
non, Sven, ne va pas vers la lumière ! ». Mais non, quand on est mort, on ne sent plus son corps. Et moi, putain, je le sens bien !

Un millier de claquements de mandibules résonnent dans le tunnel alors que la blanche lueur et la froide atmosphère de l’extérieur m’étourdissent. Je me retourne par réflexes, un bras levé pour protéger mon visage. Je ne vois rien dans le noir, mais je sais qu’ILS ne sont pas loin. Néanmoins, je suis sauvé : il fait jour et froid. ILS ne s’aventureront pas dehors, ne me suivront pas jusque-là. Mon élan m’emporte sur quelques pas encore, malgré mon regard rivé vers l’arrière. Mon talon butte sur un rocher, je fais un soleil, mes pieds passent par-dessus ma tête, puis ma tête par-dessus mes pieds, et encore, et encore, et je roule, entraîné dans une pente gelée qui se termine dans une épaisse couche de poudreuse.

Plof. Le nez dans la neige. J’ai jamais été aussi content d’avoir froid.
Faudrait vraiment que je mette un peu de chauffage avant d'aller me coucher, je dors mal en ce moment.


Sven Thomasson Vërgson
29ème jour d’Août 2066

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24 août 2006

Raccourcis

"Allez, quoi, c'est bien toi qu'on surnomme le passe-muraille, non ?"

Ouais. Il paraît. Eh ben on est pas dans la merde, tiens !

Je revenais d'faire mes courses, hier aprem, quand en passant dans une ruelle-raccourcis qu'Hurley m'avait indiqué, je tombais sur une scène que j'aurais pas dû voir. On ne se méfie jamais assez des raccourcis. Mon vieux grand-père disait toujours que les bons raccourcis c'étaient de l'espoir déçu. Et qu'en général, si quelqu'un te dit : "Passe par ici, tu vas voir, c'est un raccourcis", tu peux être sûr que tu vas perdre deux heures. Voir plus, comme je n'allais pas tarder à le vérifier (faut toujours écouter son grand-père).

Le ptit Todd saignait du nez, affalé dans les poubelles. Le ptit Todd, c'est un dealer minable du cinquième district que je connais un peu. Il est pas méchant, c'est juste un pauvre type. Au-dessus de lui, deux gars de la sécurité, tout beaux et virils dans leurs uniformes anthracites, le sourire cruel aux lèvres. Des hommes de Karrup avec le sourire de Karrup. J'avais déjà fait deux pas dans la ruelle. Je m'arrêtais. J'hésitais une seconde à faire demi-tour immédiatement, mais je n'eu même pas le temps de faire mon choix.

"Tiens donc. Regardez qui voilà !
- La raclure attire la raclure. Tu venais acheter de la dope à ton pote Toddy, Vërgson ?
- Moi au moins je l'achète, je tabasse pas des gamins pour me faire des joints à l'oeil.."

Oui, je sais, avec le recul, je suis d'accord avec toi : j'aurais dû la fermer un peu. Mais tu commences à nous connaître, moi et ma grande gueule, non ?

Dans les films, les héros se battent toujours seul contre tous, et ils gagnent. Ben moi, ils avaient beau n'être que deux, ça faisait toujours un de trop. Parce que le ptit Todd, il était déjà plus en état d'équilibrer la balance. Oh, je veux pas me vanter, mais j'ai placé quelques bons coups, et je crois pas qu'ils en soient sortis indemnes, ces fumiers. N'empêche que j'ai (encore) mordu la poussière. Ils étaient contents, les deux Agents de la Sécurité dans leurs beaux uniformes. Et visiblement, ils avaient des ordres tout spéciaux au cas où ils auraient affaire à moi.

"CLONG !" qu'elle a fait, la lourde porte du petit dépôt. Un petit réduit tout pourri, moins impressionnant que la chambre froide de la dernière fois, mais tout aussi hermétique. Et me voilà à mater la gueule ensanglanté du ptit Todd, et dans son oeil encore intact j'ai bien vu que j'étais pas plus beau à voir.

"ça va p'tit ?
- Je crois que j'ai encore toutes mes dents.
- Tant mieux, mon gars. Tant mieux."

C'est important, les dents. J'ai toujours eu horreur du dentiste, et dans les bastons si il y a bien un truc auquel je fais gaffe, c'est mes burnes et mes dents.

"Qu'est-ce qu'on fait maintenant, Vërgson ?
- Ben on attend. Je suppose que le proprio du dépôt viendra ouvrir demain matin.
- J'crois pas, il est en vacances jusqu'à lundi.
- Ah.
- Connards de flics !
- Un peu de respect pour les gens du maintien de l'ordre, steuplait.
- Hein ? Tu rigoles Vërgson ! Toi tu...
- Moi c'est pas pareil. C'est... personnel."

Une sorte d'allergie, en fait. Pas aux flics en général, juste à Karrup. Et à ses chiens de garde.

"Bon, tu nous sors de là alors ?
- Et comment veux-tu que j'm'y prenne ?
- Allez, quoi, c'est bien toi qu'on surnomme le passe-muraille, non ?"

PFfff. Je pouvais quand même pas lui dire que, la dernière fois, j'avais été libéré par les dealers qui planquaient leur came dans la chambre froide abandonnée ! Les types étaient venus en pleine nuit pour s'approvisionner, m'avaient trouvé là, et contre quelques biftons ils m'avaient laissé partir. J'avais alors pu aller faire une petite surprise à Karrup avec une joie non dissimulée. Mais dire ça à Todd, non : c'était les gars d'un gang concurrent (non, mon orgueil n'a rien à faire là-dedans).

"Qu'est-ce que tu foutais dans ce quartier, d'abord, espèce de p'tit con ?
- J'avais rendez-vous pour une livraison.
- Dans cette ruelle ?
- Ouais.
- A quelle heure ?
- Ben... bientôt, là. Mais laisse tomber : ils m'ont tiré toute ma came, les enfoirés.
- C'est pas ta vente que je veux sauver, c'est nos fesses."

Disant cela, je lui tapotais l'épaule et m'approchais de la porte d'acier, collant mon oreille au battant.

"Viens par là, Todd. Et si t'entends passer, appelle ton client.
- Pas con, Vërgson, mais t'oublie un truc : il aura pas les clefs.
- Oh mais avec un peu de bonne volonté, il se démerdera à ouvrir.
- Faut encore qu'il veuille !
- S'il est en manque de dope, t'inquiète qu'il va vouloir.
- Mais je l'ai plus, sa dope !
- Ah oui, mais ça il le sait pas..."

J'vous épargne les détails, mais globalement ça a pas mal marché. Le gars était à l'heure, il a marché dans la combine, et vu que c'était un bourrin il a fracassé la serrure au pied de biche. Conclusion : dépôt fracturé, client trés fâché, Todd dans le merdier, et mon oeil toujours gonflé.

On va dire que je m'en sors pas si mal : ce raccourcis ne m'aura bouffé que deux heures et demie.

Sven Thomasson Vërgson
24ème jour d'Août 2066

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04 août 2006

Mauvais perdant

"Impossible !" s'écria-t-il, les yeux ronds de stupeur.
J'avoue que cela pouvait se comprendre. Mais revenons quelques heures en arrière afin de mieux appréhender la situation.

Il faut bien te dire qu'on a été con, hier soir, moi et ma grande gueule. Jouer au poker avec Lian Karrup, le responsable sécurité de district, j'aurais dû me douter que ça pourrait m'attirer des ennuis. Si j'avais su que c'était un sale tricheur - et sachant trés bien que je ne suis pas trés bon perdant - j'aurais évité de traîner mes guêtres du côté du bistrot de Boyd. Mais bon, je me suis retrouvé hier soir assis à une table, un petit verre de liqueur de menthe dans une main, quelques cartes à jouer dans l'autre, et c'est ainsi que c'est comme ça.

Les premières manches se sont bien passées pour moi. En une demi-heure j'avais amassé quelques dizaines de biftons. Et puis je suppose que c'est là que Karrup à commencer à tricher. Je sais pas vraiment s'il avait des cartes cachées dans la manche ou s'il faisait pression sur le gars qui donnait (il m'a semblé de plus en plus nerveux, ce gosse), mais soudain Karrup s'est mis à avoir des jeux terribles et à nous plumer peu à peu. C'est là que je me suis énervé. Le ton est un peu monté. De mémoire, côté dialogue, ça devait donner à peu prés du :
"Hé, dis-donc Vërgson, c'est moi que tu traites de tricheur ?
- Qui d'autre, Karrup ? C'est pas Allan, avec les quelques cents qui lui restent, qui triche. Ou alors l'est carrément mauvais. Par contre, ton carré d'as, là...
- Allez, ça suffit. Boyd, fout ce connard dehors, ou je m'en occupe moi-même.
- Toi, Karrup ? Me foutre dehors ? J'te rappelle que quand je suis debout, tu dois lever les yeux pour me fusiller du regard.
- Fils de..."

C'est là que j'ai frappé, je crois. Légitime défense (faut pas toucher à ma mère).

Là où j'ai été con (qui a dit "encore une fois" ?), c'est que j'aurais jamais pensé que Boyd et ses gars prendraient parti. Il ne faut jamais sous-estimer la puissance d'influence des fils à papa, rappelle-toi de ça. En un clin d'oeil je me suis retrouvé à moitié KO, trainé par les pieds dans les couloirs glacés du cinquième district. Le temps d'articuler "laisse-moi me reposer quelques heures, dès demain je te mets une tête...", je me prenais quelques coups de pieds supplémentaires avant d'être jeté dans une pièce carrée qu'ils refermèrent sur moi.

Les cons. L'ancienne chambre froide. Porte blindée. Isolée. Personne me trouverait, ici. Ces connards n'auraient pas les couilles de me laisser crever, mais quand ils viendraient me libérer, dans quelques jours, je ferais pas le malin...
"
Demain je te mets une tête, répétais-je.
- Même pas en rêve, Vërgson".
Suivi du gros "Clong" de l'énorme verrou métallique.

Du coup tu comprends sûrement mieux son air ahuri de tout à l'heure, lorsque après seulement six heures je me retrouvais face à lui dans sa piaule, l'oeil encore gonflé mais le sourire narquois.
"
Impossible ! s'écria-t-il, les yeux ronds de stupeur.
-
Improbable." répondis-je avant de lui balancer mon front sur l'arrête du nez.

Je crois que ce matin j'ai acquis une réputation double : celle de passe-muraille, et celle d'inconscient. Personne ne comprend ni comment j'ai pu être assez malin pour sortir de la chambre froide, ni comment j'ai pu être assez con pour cogner le responsable sécurité.

En attendant, j'ai comme l'impression que j'ai pas fini d'entendre parler de Karrup...

Sven Thomasson Vërgson
4ème jour d'Août 2066

Posté par STV_ à 12:30 - L'affaire Lenkov - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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