12 septembre 2007
Carré blanc
Carnets de voyage de Stanislas Vërgson (extraits) - 18ème jour de Janvier 2049
Elle avait ce charme particulier qui n’appartient qu’aux gens qui possèdent des yeux d’une extrême clarté encadrés de cheveux noir corbeau. Elle avait ce charme particulier, et aussi une putain de paire de nichons, fils !
Quand je l’ai vu, j’me suis dit qu’elle était du genre à aimer l’aventurier, la sale gueule du baroudeur, la nuit qui ne finit pas et un doigt dans l’cul pendant l’va-et-vient. Et de fait, l’expérience m’avait pas trompé : ça faisait pas une heure qu’on s’était croisé dans la salle commune du refuge que j’avais un pied dans sa chambre, ma langue dans sa bouche et ma main dans sa culotte. J’veux pas être vulgaire, mais fallait bien se réchauffer hein : avec toute cette neige dehors, sa piaule faisait un peu chambre froide. Et moi, j’ai beau aimer la chair fraîche, je suis pas contre un bon brasier.
J’étais raide comme une ration de survie, et je suppose qu’elle devait être au bord de la mort de faim : elle me mit en bouche avec autant de voracité qu’un ours blanc pendant la période des neiges. Elle alla lentement, comme j’aime : dur et liquide, je glissais entre ses lèvres pour me faire asticoter le gland d’une langue visiblement expérimentée. Après tant de temps en randonnée, seul dans les étendues blanches, je ne pu résister longtemps à pareil traitement : je me souviens avoir jouis assez vite.
Cet espèce de flash mental – l’trou blanc, comme je l’appelle - me fit oublier quelques instants où je me trouvais. Mais ses yeux me firent vite reprendre pied, fils : il était temps de jouer l’aventurier, d’être son baroudeur, de débuter la nuit qui ne finit pas, et de lui mettre le doigt dans l’cul pendant un long va-et-vient…
***
Ne croyez pas que, en vous copiant ici cet extrait du journal de mon oncle, j’essaie de faire décoller mes statistiques : grâce à vous tous qui me lisez régulièrement, je n’en ai nul besoin. Mais ceux qui ont lu une récente note Schizo auront compris le clin d’œil que je place ainsi. En espérant que le franc parlé de l’oncle Stan n’ai choqué personne, je vous assure vous avoir épargné le pire : la seconde partie de son récit est carrément impubliable, à moins d’un gigantesque carré… blanc comme neige.
Sven Thomasson Vërgson
12ème jour de Septembre 2067
25 août 2007
L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours... (5/5)
Extrait des notes de voyage de Sven Thomasson Vërgson
Spitzberg, du 10 au 19 Août 2067
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17 Août 2067 - 07:05 - Dernier tour de garde
Il pleut. C'est toujours difficile de se lever pour une garde, quand il pleut. Surtout quand on a marché neuf heures la veille. Surtout quand la logique des températures devrait faire qu'il neige... mais non, il pleut. Une vingtaine d'oies arctiques se baladent dans le camp, comme si elles savaient qu'on va bientôt le leur abandonner.
Tu sais, c'est bizarre : je me retrouve ici, loin de tout ce que je connais, coupé de tout, entouré de parfaits inconnus, et au final une nouvelle communauté se créé naturellement. Avec ses blagues internes ; ses affinités ; ses références ; ses chants enthousiastes pour célébrer l'anniversaire de quelqu'un qu'on ne connaissait pas une semaine plus tôt. Hé ben franchement, ça fait froid dehors, mais chaud au cœur. L'être humain est vraiment capable de sacrés prodiges, quand il veut. Quand il se retrouve si proche de la nature. Je peux pas te décrire plus, je peux pas te décrire mieux : c'est juste que voir cette tablée heureuse, chantant et rigolant hier soir, ben ça m'a fait quelque chose.
Le glacier craque toujours au loin, comme autant de coups de tonnerre. Les icebergs s'échouent sur la plage. J'ai froid. Froid dehors, chaud dedans. Ces quelques lignes rédigées au fil de mes tours de garde ne t'auront pas appris grand chose : venir s'approcher à un millier de kilomètres du pôle Nord, ça ne se lit pas, ça se vit. Je ne peux que t'en donner un aperçu. A titre indicatif.
Après, je ne peux que te conseiller de faire ta propre expérience...

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"Je ne vous dit ça qu'à titre indicatif : après, vous faites votre propre expérience"
Ce sont les mots de Gaétan, notre guide. Presque un tic de langage, qui en est devenu une blague. Mais au fond, il a 100% raison. J'arrête ici mes récits et mes photos, gardant pour moi et pour moi seul les souvenirs de cette expérience inoubliable.
Sven Thomasson Vërgson
25ème jour d'Août 2067
24 août 2007
L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours... (4/5)
Extrait des notes de voyage de Sven Thomasson Vërgson
Spitzberg, du 10 au 19 Août 2067
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15 Août 2067 - 07:05 - Quatrième tour de garde
"Alors, vous êtes prêts pour la plus belle randonnée de votre vie ?" qu'il a demandé.
Je t'avoue que quand il a lancé ça, notre guide, j'ai trouvé qu'il avait une grande gueule. Et question grande gueule, t'avoueras que je m'y connais. Ben tu sais quoi ? C'était la plus belle randonnée de ma vie. La plus longue et la plus ardue, aussi. Je n'avais jamais réalisé une marche de neuf heures, mais je n'avais pas non plus contemplé pareil panorama. Funambuler le long des crêtes pour avoir une vue à 180° sur le glacier - qui fait par endroit cinq kilomètres de large - est carrément magique. En fait, ça fait comme une longue coulée de glace qui descend vers la mer, coulée striée d'immenses failles et fissures qui peuvent faire cinquante mètres de profondeur. Autant te dire que si tu tombes dedans, le temps que le glacier te rejette à la mer, t'en a pour quelques années...
Le temps est magnifique, aujourd'hui, achevant de rendre ce tour de garde idéal : les morceaux d'iceberg fondent tranquillement dans notre installation bricolée pour récupérer l'eau ; Guidé par le cri des sternes, j'ai approché un jeune renard qui furetait à la recherche d’œufs ; Par chance, j'ai assisté en direct à la casse et au retournement d'un énorme iceberg qui flottait langoureusement à vingt cinq mètres de la plage... et je t'ai pas encore dit le plus beau : il me reste quatre heure à dormir, cette "nuit".

***
Ce petit renardeau était en fait très régulier, venant boire à peu près au moment dans notre point d'eau chaque "nuit". Habitué à notre présence, nous avons même pu nous en approcher assez près en fin de séjour... mais jamais à le toucher. Sa maman a dû lui apprendre à respecter une "distance de sécurité"...
Sven Thomasson Vërgson
24ème jour d'Août 2067
23 août 2007
L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours... (3/5)
Extrait des notes de voyage de Sven Thomasson Vërgson
Spitzberg, du 10 au 19 Août 2067
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14 Août 2067 - 12:30 - troisième tour de garde
"Hé hé... retourne-toi, doucement..." que je lui ai dit.
Nous venions de passer deux heure sur l'eau, engoncés dans des combinaisons étanches, à pagayer entre les icebergs tombés du glacier. Déçus de ne pas voir de phoques, nous tirions nos kayaks sur la berge quand soudain il apparut à cinq mètres du bord, nous fixant d'un oeil humide. Notre guide nous fit signe de nous baisser au niveau du sol, pour ne pas l'effrayer, mais il avait juste l'air... curieux. Le phoque plongea, reparut un peu plus loin, revint, longea la berge de gauche à droite, scrutant chacun d'entre nous. Puis, se lassant déjà des drôles de bêtes que nous étions, il repartit pêcher au milieu des glaces.
Mon troisième tour de garde est facile : je suis le dernier de la "nuit", et mon sommeil n'a donc pas été interrompu. Il fait beau et doux : 3°C, sans vent. De plus on peut maintenant aller pisser tranquille : un renard a boulotté les oisillons des sternes hier après-midi, et l'accès à la plage est désormais moins périlleux. Seuls deux couples agressifs défendent encore farouchement les deux buttes derrière le camp, faisant d'incessants allers-retours entre les plans d'eau saturés de larves et leurs nids qui crient famine.
Tiens, en parlant de faim, c'est l'heure de réveiller le guide, et de préparer le petit déjeuner...

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Je garde un souvenir formidable de mes navigations en kayak de mer. Jouer avec la glace, respecter les gros icebergs, admirer le glacier, le tout en glissant lentement sur les flots. Formidable, je te dis.
Sven Thomasson Vërgson
23ème jour d'Août 2067
22 août 2007
L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours... (2/5)
Extrait des notes de voyage de Sven Thomasson Vërgson
Spitzberg, du 10 au 19 Août 2067
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13 Août 2067 - 05:15 - Second tour de garde
Le thermomètre affiche 0°C, mais le vent puissant nous fait sentir dix degrés de moins. Au moins. Le tour de garde promet la tranquillité : l'ours est très probablement blotti au fin fond de sa tanière, lui ! Moi je suis dans le froid, à l'affût. Seuls deux sons brisent régulièrement la monotonie de la brise dans la tente : les cris des sternes, et les craquements du glacier.
La sterne arctique est un oiseau très connu pour son agressivité. Elle pond à même de petits creux sur la plage, et attaque - à coups de bec ou de fientes - quiconque s'approche à moins de vingt cinq mètres. Qu'il s'agisse d'autres oiseaux, de renards, ou de Cédric qui se lève pour pisser.
Le glacier est sensible au vent. Régulièrement, de gigantesques morceaux de glace s'en détachent et tombent en mer dans un fracas de tonnerre qui nous parvient quatre à cinq secondes plus tard. J'observe ainsi aux jumelles l'immense barrière blanche dans l'espoir du spectacle, sachant que si je me contente d'attendre le son pour tourner la tête il sera trop tard : l'écume sera retombée, et tout sera déjà terminé.
Ah ? Le ciel au-dessus du glacier se dégage, on dirait. Peut-être que demain - tout à l'heure - nous pourrons repartir. En attendant, je vais entamer mon second tour de camps...

***
Je n'ai rien à ajouter, si ce n'est que les cris des sternes et les grondements du glacier étaient finalement bien plus agréables à l'oreille que les ronronnements de mes galeries retrouvées...
Sven Thomasson Vërgson
22ème jour d'Août 2067
21 août 2007
L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours... (1/5)
Extrait des notes de voyage de Sven Thomasson Vërgson
Spitzberg, du 10 au 19 Août 2067
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12 Août 2067 - 08:10 - Premier tour de garde
C'est notre guide, Gaétan, qui possède l'unique fusil de l'expédition. Il est le seul à savoir s'en servir, de toute façon. Balles explosives. Il en a assez, qu'il dit.
Nous, nous avons des stylos d'alarme autours du cou, munis de charges éclairantes et fumigènes pouvant être propulsées à plus de trente mètres. Et puis, et puis, durant les tours de garde nous avons le pistolet. Portée 150 mètres. Charge éclairante et fumigène longue durée. Et je te parle pas de la puissance de la détonation...
Il fait 3°C : le temps est doux. C'est ce que dit le thermomètre, pas ce qu'affirment mes doigts engourdis. Heureusement, il fait grand jour... comme toujours. L'absence de nuit, si haut sur le globe terrestre, rend la fatigue moins tangible, plus irréelle. Et la peur de l'ours plus maîtrisable. Pourtant, ce n'est qu'illusion : il peut apparaître n'importe quand, le grand blanc ! Le danger est réel, les traces dans la moraine et les récits de Gaétan nous le prouvent. Alors je surveille, faisant le tour du camps, le pistolet à la main, les jumelles autours du cou, guettant la moindre tache blanche sur la montagne, vérifiant la cause des cris des sternes arctiques... partagé entre l'excitation et l'envie d'apercevoir l'énorme prédateur... et la peur au ventre qui tiraille mes entrailles. Ou alors c'est juste l'abus d'eau d'iceberg qui me file la chiasse.
Bon, c'est l'heure de réveiller Philippe pour son quart, et de me recoucher pour les deux heures qu'il me reste de "nuit"...

***
Au final j'aurais pas vu d'ours, devant me contenter de ses traces et de ses légendes. Mais je suis encore en vie pour le dire, et vous conviendrez que ça, c'est pas plus mal...
Sven Thomasson Vërgson
21ème jour d'Août 2067
07 février 2007
Paumé
Carnets de voyage de Stanislas Vërgson (extraits) - 7ème jour de Février 2062
Quand tu es paumé, fils, on dit qu'il faut rester là où on est. Que plus tu avances et plus tu t'égares, un peu comme ces filets qui se resserrent sur toi au fur et à mesure que tu te débats. Ouais, je sais, ça peut sembler affolant, mais justement il te faut rester calme, tout laisser tomber, et t'arrêter. Et si tu as un peu de cul ou quelqu'un qui t'aime assez pour te chercher, ben il devrait te trouver.
Tout ce p'tit monologue pour t'expliquer pourquoi j'avais décidé de rester là, seul, le cul dans la neige, assis par terre comme un petit garçon boudeur. Comme un enfant perdu. Paumé. J'étais à moins de vingt bornes de la cité Azur, dans mon pays, c'est tout ce dont j'étais certain. Mon scooter des neiges m'avait claqué entre les doigts, et j'avais déjà fait la connerie de le laisser pour tenter de rallier la cité à pieds. J'avais marché toute la journée précédente, et m'étais arrêté pour dormir contre le tronc mort d'un grand arbre isolé. Au matin, il avait neigé par-dessus ma tente de survie, tant et si bien que j'ai pas pu la replier et que j'ai déjà eu du mal à en sortir. Tous les repères pris la veille s'étaient effacés. La brume était sur moi, et je pouvais toucher l'horizon du doigt. La souche de l'arbre dépassait toujours de la poudreuse, encore plus seule et désolée. Un petit trait noir sur une page blanche. Une heure plus tard, j'avais du mal à compter mes doigts si je tendais le bras dans le brouillard.
Alors je me suis assis. Complètement désorienté, je ne savais même plus dans quelle direction j'étais tourné. Il n'y avait que moi, mon arbre mort, et du blanc. Blanc. Vraiment, vraiment blanc.
Je ne suis pas un type que la solitude dérange, fils. Et l'habitude de la baroude m'avait fait me doter de bon matos et de vivres nécessaires. J'peux pas dire que j'avais pas froid, mais j'avais à boire et à manger et je savais pouvoir tenir en attendant de pouvoir reprendre la marche. Ou en attendant les secours.
J'avais pas peur, donc, et j'ai même trouvé ça fascinant. Être seul au monde. Hors du temps. Tu en viens même à te demander si tu existes vraiment. Où si tu ne serais pas passé dans un autre monde. Un univers magique de brumes et de sortilèges. Comme si la Nature te faisait un signe.
***
Mon oncle a rédigé ces mémoires il y a cinq ans jour pour jour. Le lendemain, personne n'était venu le chercher. La brume s'était levée, mais il décida de rester au pied de son arbre mort encore un peu. Au cas où. Il rentra seul, à pieds et avec quelques engelures, trois jours plus tard.
Sven Thomasson Vërgson
7ème jour de Février 2067
20 octobre 2006
Foi en l'homme
Carnets de voyage de Stanislas Vërgson (extraits) - 24ème jour de Septembre 2058
Il faisait aussi sombre que dans l'anus d'un ours, et à vrai dire nous étions dans le trou du cul du monde. Enfoncés bien profond, comme un suppositoire qu'on aurait poussé là, avec bien peu d'chances de retour.
"Putain, il fait sombre ici.
- Est-ce que quelqu'un sait, au moins à peu près, où nous sommes ?
- Ouais : dans ton cul."
Les gars rirent un peu, et j'me souviens avoir remercié intérieurement Bardon et son humour de merde - et c'était le cas de le dire. Nous avancions péniblement, une boue noirâtre et visqueuse à niveau des cuisses, assez liquide pour qu'on s'y enfonce comme dans de la poudreuse, assez épaisse pour qu'elle ne gèle pas malgré le froid. Ces marais ne semblaient pas avoir de fin, et la fatigue nous collait au corps autant qu'cette mélasse. Mais nous n'avions aucun endroit où se reposer, fils, pas un tertre solide pour y monter un camp, pas une chance de dormir. On dit que la nuit porte conseil, là elle portait surtout sur nos nerfs. On dit que la pleine lune énerve les hommes, là c'est son absence qui nous cassait les burnes. Alors les vannes et les sourires, ils étaient bienvenus. Même dans notre cul.
"Stan, sérieux, on est perdus nan ?
- Pas vraiment fils. J'sais pas exactement où on est, mais je sais vers où on va. Et c'est le plus important, crois-moi !"
C'était pas faux, et un peu de confiance était la seule chose que j'pouvais leur filer, à mes gars. Et c'est encore une fois cette confiance, mon aura de chef et le respect qu'ils avaient pour moi qui nous ont sauvé la vie, dans ces marais. Parce que passer où on est passé, ça semblait de la folie, et pourtant c'était ça qu'il fallait faire. Sans la foi qu'ils avaient en moi, ils auraient pinaillé, on aurait fait différement, et on s'rait en train de pourrir sur le fond vaseux de ces marécages puants, vidés de notre fluide vital par les sangsues des boues.
Un bon chef, fils, c'est pas forcément le type le plus intelligent ni le plus compétent. C'est important, mais pas prioritaire. L'indispensable, c'est ce charisme, cette volonté perceptible, cette prestance qui provoque une foi en l'homme plus forte qu'en n'importe quel Dieu.
***
En lisant le carnet de mon oncle, je suis tombé sur ce texte, et je me suis dit qu'il illustrait bien pourquoi mon chef est un bon chef, malgré tout c'que je dis de lui et ce que vous pensez de son attitude envers moi. Parce que je n'ai jamais douté un seul instant qu'il n'arriverait pas à me faire bosser. Professionnellement, j'ai foi en lui.
Sven Thomasson Vërgson
20ème jour d'Octobre 2066
06 octobre 2006
Les fils de la jungle blanche
Carnets de voyage de Stanislas Vërgson (extraits) - 2ème jour de Juillet 2060
C'est la seule et unique fois où j'ai emmené le p'tit Sven, le fils de mon frère, dans l'une de mes pérégrinations. Les voyages forment la jeunesse, fils, et c'est pas aujourd'hui qu'la Terre tourne plus très rond que l'expression est devenue fausse, bien au contraire. Le gamin d'vait avoir une bonne vingtaine d'années, et ce petit trou du cul avait déjà de la trempe à son âge. A chaque fois qu'il ouvrait un peu trop sa gueule, mon frère regardait sa femme avec des yeux soupçonneux en se demandant à voix haute si Sven était son fils ou le mien.
La forêt amazonienne, touchée comme tout l'reste par la vague glaciaire, était paraît-il devenue un sacré drôle de paysage, et j'voulais absolument la parcourir afin de voir d'mes yeux si la nature s'adaptait, si les animaux se débrouillaient, si le paysage devenait une forêt de glace ou pire, une lune cristalline et stérile. J'pensais que, comme en Europe, les humains ne nous poseraient pas trop de problèmes, réfugiés sous terre pour échapper au froid, mais je me trompais. Tu vois fils, tout le monde n'avait pas rallié les souterrains des grandes villes, pour la simple et bonne raison qu'elles étaient peu nombreuses, les grandes villes à posséder des souterrains.
Au bout de seulement deux jours de marche en extérieur en quittant la première cité, nous avons été accostés par des soldats indépendants, des guérilleros rescapés d'une époque révolue (révolutionnaire ?). Le changement pourtant visible du monde ne semblait pas les affecter, fils, et ils continuaient à survivre en cultivant les mêmes schémas de pensées et les mêmes plans de plantes prohibées. Nous avons dû palabrer dur pour obtenir le droit de franchir le pont qui menait sur ce qu'ils appelaient "leur territoire". J'apercevais de drôles de serres artisanales, par là-bas, et j'ai fini par piocher dans ma réserve de fric liquide pour que ces "camarades" retirent leurs index des gâchettes. C'est p't'être là que j'ai fait une connerie. M'enfin.
Le franchissement du pont se passa sans encombre, lui. Trois heures de négociations pour trois minutes suspendus au-dessus du vide, c'était cher payé fils, et je te compte pas les biftons que j'ai aligné. Derrière le pont commençait la jungle vierge et un autre pays, hors du champs de vision des autorités qui ici fermaient les yeux. Le paysage valaient pourtant le coup d'oeil : la flore morte et terne croulait sous des monceaux de neige et de glace qui les conserveront ainsi sans doute pendant des décennies ou des siècles, maintenant. Les arbres étaient tous devenus saules pleureurs de cristal, leurs stalagtites regrettant en silence l'époque ou forêt équatoriale était synonyme de chaleurs et d'humidité étouffante. C'était un paysage triste et étrange, fils, mais étonnament beau, je crois. Le p'tit avait du mal à regarder où il mettait les pieds tant il avait la gueule en l'air.
Peu avant la tombée de la nuit, quelques guérilleros nous rattrapèrent, la mine sympathique, pour nous proposer de les suivre jusqu'à leur "ville". Je sentis le piège, mais Sven le naïf acceptait déjà leur proposition avec bienveillance, et aller à l'encontre de ce qu'il venait de dire risquait de déplaire à nos gentils hôtes. Je feintais l'acceptation reconnaissante, moi aussi. Nous les suivîmes jusqu'aux comptoirs désafectés qui abritaient aujourd'hui la communauté des "fils de la jungle blanche", riche d'une centaine d'individus. L'alcool artisanal eu vite raison des restes de prudence du gamin. Moi, j'avais bien plus d'endurance. Mais il suffit de quelques minutes d'inattention (j'avais suivi une serveuse dans l'arrière-salle afin de l'interroger subtilement sur les activités de nos guérilleros) pour que le drame survienne. Je venais juste de découvrir, grâce à une grande habileté, que le kidnapping était une activité encore lucrative par ici, quand Sven débarqua en trombe dans la pièce, poursuivi par nos rudes négociateurs du pont. Visiblement, ces derniers avaient finalement décidé qu'nous allions rester un peu plus longtemps que la seule nuit qu'était prévue.
En plein territoire ennemi, il était inutile de résister, mais mon jeune blanc-bec de compagnon se permit un petit combat de bar digne de toute soirée arrosée qui se respecte. Il ne subit pas l'interrogatoire auquel je fus soumis, et qui visait à savoir - en gros - si j'étais riche ou si des gens riches tenaient à moi. Sven ne se réveilla que le lendemain, avec un mal de crâne qui valait autant à la force de nos kidnappeurs qu'à celle de leur alcool maison. Il avait bien du mal à croire à c'qui nous était arrivé.
Etant donné que nos geôliers espéraient une rançon qui - j'le savais bien fils - ne viendrais jamais, il nous fallait imaginer autre chose si nous voulions revoir notre baie d'Azur. Bien heureusement, les producteurs de substances illicites sont parfois aussi consommateurs, et nous avons mis moins de trois jours à trouver la faille et à nous éclipser de la miteuse cité des "fils de pute de la jungle de poudre blanche" - comme nous avions fini par les surnommer.
Cet incident de début de parcours fût le plus marquant du séjour : non pas que les trois semaines de marches dans la forêt de cristal fûrent une promenade de santé, mais finalement quand le monde se détraque on est en droit de s'demander si le plus grand danger qu'on puisse croiser, c'est pas l'homme...
***
Si tu as lu ma note hommage à mon oncle, cher lecteur, tu auras remarqué les légères différences entre son récit et le mien. Je sais que ses carnets font tout pour décridibiliser mon point de vue, et je ne nie ni ma naïveté à l'époque, ni l'alcool que j'ai pû boire ce soir-là. Je persiste néanmoins à dire que son interrogatoire de la serveuse n'était pas si subtil que cela (même si je ne dénonce aucunement un manque d'habileté de sa part).
Sven Thomasson Vërgson
6ème jour d'Octobre 2066
04 octobre 2006
Dents de glace
(Après l'enterrement, mon père est venu me voir. Il m'a remis les carnets de voyage de mon oncle, qui a demandé à ce que je les ai. Je vous en diffuserais quelques extraits, à l'occasion. Comme ce récit qui date d'il y a dix ans, rédigé sous le vent, quelque part dans le grand nord...)
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Carnets de voyage de Stanislas Vërgson (extraits) - 23ème jour d'Avril 2056
On commençait à être vannés. Faut dire que ça faisait plus de dix jours qu'on galérait dans ces étendues blanches, qu'on marchait dans les tempêtes de neige, qu'on respirait de l'air en glaçons, qu'on dormait dans des igloos de fortune. Et marcher sur la glace, fils, c'est pas d'la balade de santé. C'qui nous amenait par ici ? C'est un peu compliqué, je t'expliquerais ça une autre fois. Disons juste qu'on cherchait quelqu'un, et que c'était super important. Alors on marchait, crampons aux bottes et traîneaux à la tire. Dix gars solides, crois-moi, et j'dis pas ça pour m'mettre en valeur. N'empêche que ce jour-là, on a pas fait l'poids.
Il ne nous restait que quelques heures à marcher, ce jour-là. J'avais décidé qu'on se ménagerait, et qu'on stopperait de bonne heure, histoire de pas trop casser le moral des troupes. Une longue étendue de glace à traverser, et des éperons rocheux au bout : on y passerait la nuit. La glace craquait sous nos pas. L'était épaisse, y'a pas à dire, assez pour supporter not' poids, en tout cas. N'empêche que c'était sombre, en dessous, et que les gars étaient nerveux. Et Delian y gueula tout à coup : "Hé ! Y'a quelque chose là d'ssous, les gars ! J'ai vu bouger, que j'vous dis !"
Putain. Delian, c'était le genre de gosse qu'a peur de tout, le genre à sursauter au moindre hurlement de loup au loin ou au moindre souffle de vent dans les arbres. Sauf que ça faisait un bail qu'on avait pas vu de forêt, fils, et qu'ici même les loups ne nous avaient pas suivi. On l'a pas cru, Delian. J'crois même me souvenir que Bardon s'est foutu d'sa gueule. Putain, on l'a pas cru.
On était en plein milieu de l'étendue glacée. Histoire de calmer les nerfs, j'avais d'mandé à Justin de marcher à quelques mètres devant nous avec sa sonde. Il était pas lourd, le vieux, et il testait l'épaisseur de la glace. J'voyais bien que les craquements rendaient les gars pas tranquilles. Delian, lui, y faisait plus que r'garder ses bottes. Ou aut'chose... Et pis soudain, il y a eu un bruit sourd, comme un corps lourd tombant dans la neige, mais ça venait d'en dessous. Tout le monde s'est figé, et la glace s'est craquelée prés de Justin. Il a fléchi les genoux et tendu les bras pour garder son équilibre. Y'a eu un silence. Puis la glace a explosé à quelques mètres de lui, et l'animal a jailli des eaux. Une orque, fils. Cinq tonnes de noir et de blanc, pulvérisant la glace et s'extirpant des profondeurs pour se hisser sur la banquise. Justin n'a même pas bougé. Même pas crié. L'orque a glissé jusqu'à lui, emporté par son élan, et a happé tout le haut de son corps. Ses jambes, dépassant de la gueule du monstre, ont gigoté un instant. L'orque s'est cambrée, queue et rostre vers le haut. Une fois. Deux fois. Les jambes de Justin ont arrêté de bouger. La glace a craqué, puis a cédé sous le poids de l'animal, qui disparut dans l'onde sombre.
Il y eut quelques secondes de silence. Parole, j'avais jamais vu ça de ma vie. Cela avait été si soudain, si rapide, si inattendu, qu'aucun de nous n'avait esquissé le moindre geste, produit le moindre son. Puis Delian céda et hurla, s'élançant vers l'arrière, sur les traces que nous avions laissé sur la glace. "Fais pas ça, gamin !" que j'lui ai lancé. Mais il hurlait, et courait à perdre haleine. Il a même pas entendu les deux ou trois "bonk" qui résonnaient autours de lui alors que des masses noires percutaient la glace sous ses pieds. Putain, tout un banc d'orques, y'avait. L'un de ces animaux a finit par percer la surface et explosa la glace non loin de Delian. Celui-ci, hurlant toujours, plongea au sol et glissa sur plusieurs mètres. Emportée par son élan, l'orque manqua ses jambes de peu. La glace céda sous l'animal, et comme le premier il disparut dans une éclaboussure. Delian était tétanisé, allongé sur la glace. De nouveau ce silence, cette étendue blanche seulement percée de trous énormes et noirs. J'avais toujours pas bougé, fils. Puis Delian hurla derechef, quand la glace prés de lui se désintégra. L'orque qui l'attaquait venait de sauter à la verticale, jaillissant de la glace comme une antique fusée s'élevant vers le ciel. P'tain, j'en frissonne encore tellement c'était impressionnant de puissance ! Une seconde, j'ai cru que l'orque l'avait raté... mais j'avais tort. Elle ne cherchait pas à l'attraper. L'animal avait sauté très haut. Il se contorsionna, battit de la queue, et retomba lourdement de toute sa longueur, sur le flanc. La glace se brisa comme un verre que tu lâcherais sur le sol. Des fissures se répandirent depuis l'impact et la banquise craqua, se morcela sous un Delian pétrifié. Le sol se déroba sous lui, et ses jambes tombèrent à l'eau, ses mains se raccrochant à un morceau d'iceberg pas plus gros que lui.
"Stan ! hurlait-il à mon intention. Stan !"
Ses yeux étaient fous, emplis d'horreur. On était tous figés. Sauf Bardon : c'était le premier à se foutre de la gueule des autres, mais aussi le premier à vous aider si vous étiez dans la merde. Il a fait deux pas en avant, mais je l'ai arrêté en levant la main.
"Bouge pas, vieux. Bouge surtout pas. D'toute façon, Delian, il est perdu"
D'où il était, le gosse n'a certainement pas pu entendre ma voix. N'empêche qu'il a compris. Il nous a regardé fixement, arrêtant de crier. Putain, ce regard fils, je l'oublierais pas. mais on pouvait plus rien faire pour lui. Avant même que Bardon ne me réponde, Delian fut happé dans les profondeurs, comme ça, d'un trait. Le gosse a même pas eu le temps de crier, ne laissant qu'un remous dans l'eau noire et quelques débris blancs flottant comme des glaçons dans un verre de sky...
Le vent régulier, les craquements sinistres de la glace, le clapotis de l'eau sur les rebords déchiquetés, là où les orques avaient attaqué... Instinctivement, nous nous étions regroupé, en cercle, dos à dos, chacun guettant avec appréhension les mouvements lents et fluides des masses noires qui naviguaient sous nous. Tous les deux ou trois passages, l'une d'elle venait percuter la glace sous nos pieds, comme pour nous tester, comme pour nous faire peur.
"Craquez pas, les gars. Y veulent nous disperser. Bougez pas, que j'vous dis !"
Heureusement que je suis qui je suis, et que mes gars ils écoutent leur chef. Ils en menaient pas large, mais aucun n'a moufté. Je repérais un endroit où la glace semblait moins translucide, à quelques dizaines de mètres de là. Plus blanche. Plus épaisse, peut-être. J'y ai dirigé mes gars, lentement. Parole : on a mis plus d'une heure pour parcourir quarante ou cinquante mètres. Collés les uns aux autres, on avançait à pas de fourmis, stoppant tous les mètres. Les bestioles nous ont pas lâché, fils. Elles tournaient toujours sous nos bottes, cognant la banquise. Je crois que ça a été l'heure la plus longue de mon existence. Mais on a finit par atteindre la zone visée, et c'était bien de la glace épaisse et dure. On a pu souffler. On s'est éloigné encore un peu avant de monter le camps. Et je peux te dire deux choses, fils : un, on a pas beaucoup dormi, cette nuit-là, et les jours qui suivirent ont été un calvaire, les nerfs à fleur de peau à chaque craquement de la banquise; deux, on a fait un putain de détour pour rallier la zone rocheuse, je te dis que ça.
Par les temps qui courent, c'est d'venu une phrase à la mode, mais je vais te l'dire quand même : l'homme est r'devenu bien peu de choses, fils. Bien peu de choses...
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Sven Thomasson Vërgson
4ème jour d'Octobre 2066