Attention, ça va couper
Il y a des gens qui sont particulièrement maladroits. J'en connais. Toi aussi, sans doute. Tu l'es peut-être toi-même : si poser un verre plein à portée de ton coude équivaut à ouvrir en grand les robinets de ta salle de bain, tu sais peut-être de quoi je parle. Eh bien moi, je ne suis pas maladroit. Non pas que je sois d'une dextérité hors du commun : si tu me demandes de jongler avec deux oranges, tu seras déçu du résultat (quoi, il en faut au moins trois pour qu'on appelle ça du jonglage ?). Non, je ne suis pas d'une habileté sans égal, mais je ne suis pas spécialement maladroit. D'habitude.
C'est pourquoi, quand j'ai cogné la tasse à café contre le rebord de la table et qu'elle tomba, l'anse me restant en main, ça m'a plutôt fait sourire. D'autant plus que ladite tasse était désormais vide, et qu'elle atterrit sur mes genoux sans se briser.
Néanmoins, quand en rangeant la vaisselle j'ai fais tomber le bol dans l'évier et qu'il se brisa, j'ai tiqué. Le fait qu'il s'agissait du seul bol de mon appartement m'inquiéta moins que cette tragique coïncidence : moi qui ne casse jamais rien venait de briser en deux (en deux seulement, d'ailleurs, c'est étrange non ?) une paire de contenants en céramique. Je m'interrogeais fugitivement sur le nombre d'années d'abstinence sexuelle que cela était sensé me promettre.
Peut-être est-ce le résultat de cette estimation qui provoqua cette distraction ? Peut-être est-ce autre chose ? Comment expliquer qu'en lavant l'économe je passais mon pouce aussi inconsciemment sur la lame centrale ? Un juron plus tard, mon sang gouttait entre la dépouille de la tasse et le cadavre du bol.
Je ne suis pas spécialement maladroit. D'habitude. Mais ce soir-là, mon esprit était scindé de mon corps, comme l'anse de ma tasse à café.
Du coup, je suis allé me coucher.
Sven Thomasson Vërgson
21ème jour de Septembre 2067