"J'suis amoureux, Sven."

Je l'ai regardé avec l'air le plus blasé dont j'étais capable, de façon à lui faire comprendre que des déclarations telles que "il neige dehors" ou "HD a mangé du riz ce midi" ne m'auraient pas plus blasé que cette exclamation-là ; une exclamation devenue chez Hurley si routinière qu'elle ne me fait plus rire depuis longtemps, même en lui attribuant une étiquette "comique de répétition".

"Ben quoi ?
- Hurley, pitié. C'est tellement toi que la première fois que je t'ai cité sur mon blog, tu disais exactement ça. Mot pour mot. T'as qu'à suivre ce lien si tu ne me crois pas."

Je souriais, fier de moi : cela faisait au moins une semaine que j'avais appris ce qu'était l'humour méta et que je rêvais d'en caser quelque part. Hurley me crut sur parole, sans doute parce que je suis son ami le plus proche, ou plus probablement parce qu'il n'avait pas spécialement envie de relire une note qu'il avait déjà lue (sans compter qu'elle date de huit ans et qu'elle est pourrie). J'avais conscience que cela faisait un peu trop d'humour méta pour si peu de lignes, mais comme un gosse avec un nouveau jouet j'avais du mal à m'en empêcher. Je jubilais, comme un type qui rigole d'avance de la blague qu'il est en train de raconter - et que du coup personne ne comprend.

Hurley ne comprit pas, en tous cas. Pourtant, sa nostalgie sans doute titillée par l'anecdote, il changea d'expression et sa mine vexée s'éclaira.

"Ah ouais ? C'était qui, tu te souviens ?"

Je secouais la tête. Pas parce que je ne m'en souvenais pas - c'était Sandra* - mais parce que j'étais dépité. Vraiment dépité. "Il n'y a rien de constant si ce n'est le changement" disait Bouddha, et pourtant le peu de foi que j'ai dans mes capacités à évoluer explose littéralement à chaque nouvelle discussion avec Hurley. Un Hurley qui a tant changé ces dernières années, et qui pourtant reste tellement, tellement le même.

"Ta mère" répondis-je finalement, ne trouvant à répondre malgré mes efforts aucune blague méta.

Ce fut à lui de secouer la tête d'un air plus blasé encore que si je lui avais dit qu'il neigeait dehors - mais moins que si j'avais expliqué qu'HD avait mangé du riz à midi. Intérieurement, je souriais devant cette trouvaille-ci.

"Tu ne changeras jamais, Sven" lâcha-t-il, la voix chargée de reproches.

Bouddha contre Hurley.
Faites vos jeux.

 

Sven Thomasson Vërgson
4ème jour de Septembre 2074

 (* ou Magali)